Ne faites pas grandir votre enfant trop vite !

Un certain nombre de psychanalystes tirent le signal d’alarme : la “grande enfance”, que l’on nommait jadis “l’âge de raison”, tendrait à s’effacer au profit d’une adolescence de plus en plus précoce. Or cette fameuse “période de latence” est très précieuse pour l’acquisition des apprentissages. Nos conseils avec Béatrice Copper- Royer, psychologue clinicienne, et Sylvette Desmeuzes-Balland, ex-professeure, essayiste et spécialiste de la grande enfance. 

1 - Stimulez sa curiosité

À partir de 6-7 ans, l’enfant entre en “période de latence”, au sens où les pulsions qui taraudaient la petite enfance sont en sommeil. Il a intériorisé les interdits et consolidé son surmoi. Freud avait parlé d’une « capacité à refouler les pulsions », donc à investir son énergie ailleurs, dans la connaissance. C’est une étape très précieuse, car elle permet à l’enfant de se décentrer de lui-même pour s’ouvrir aux autres. Et aussi à la culture. Il est animé d’une curiosité intellectuelle et scientifique qu’il est bon de nourrir. Soyez force de propositions en matière de culture ! C’est le moment de lui proposer des livres, des petits documentaires, de l’emmener au théâtre, au musée… Autant en profiter avant la démotivation de l’adolescence. 

2 - Limitez les écrans et les réseaux sociaux

Dix petites minutes par jour, en début de primaire, un peu plus ensuite : voici qui suffit amplement pour regarder une vidéo, consulter un site Internet... « On condamne aujourd’hui l’excès d’écrans chez les tout-petits. Mais chez les plus grands, c’est nocif aussi », constate Béatrice Copper-Royer. Jouez, tout simplement ! On laisse les petits jouer, et on oublie que les plus grands ont également besoin de construire leur monde personnel. C’est le jeu qui leur permet de créer, d’expérimenter leurs émotions, de stimuler leur psychomotricité fine, leur sociabilité. Jouer est essentiel pour construire son espace psychique avant le déferlement de l’adolescence. Conti-nuez à partager avec lui des parties de Lego, Playmobil, Uno et autres Monopoly, qui sont une mine pour stimuler les interactions avec les autres. Quant aux réseaux sociaux, ils n’ont bien évidemment rien à y faire... avant 14 ans ! 

3 - Encouragez l’amitié et l’empathie

Certains enfants précoces (vers 9-10 ans) sont déjà dans des petites aven- tures sentimentales entre filles et garçons. « Il n’est pas question de le leur interdire, mais n’en rajoutez pas, recommande Béatrice Copper-Royer. Sans censurer, dites à votre enfant : “Il y a un temps pour tout, ce sont des sentiments réservés aux plus grands.”»Il faut, à cet âge, stimuler l’amitié, qui est un merveilleux vecteur pour l’empathie, mais aussi pour la construction de soi. Les amitiés filles-filles ou garçons-garçons les confortent dans leur identité sexuée. Autant dire que la séduction n’est pas de circonstance – de même que la mode “Lolita” (maquillage et tenue).

4 - Allégez son agenda

Souvent, les enfants du primaire ont des emplois du temps de ministre. Comme ils sont plus patients, et plus calmes, beaucoup d’activités leur sont proposées. Attention à l’épuisement ! Même s’ils piquent moins souvent de colère, ils sont fatigués après les cours. Limitez-vous à deux activités, une spor- tive et l’autre artistique. Il est important à cette période de leur laisser du temps libre, qui leur permet aussi de grandir hors de toute évaluation. Ils sont sans cesse soumis au regard qui juge. Même en cours de piano ou de karaté, on leur demande d’être performants. D’où l’intérêt de leur laisser du temps pour eux, tout simplement, pour se construire. 

5 - Nourrissez l’apprenti philosophe

À partir de 6-7 ans, ils sont capables d’inhiber leur raisonnement pour se mettre à la place de l’autre (« moi, je pense ça, lui pense certainement autre chose ») : c’est une étape fondamentale que l’on nomme le contrôle cognitif. Une vraie introduction à la psychologie ! Profitez de cette période pour discuter, ensemble, des sentiments ressentis par les copains. Ce sont les prémices de la philosophie et du questionnement spirituel. Les enfants s’interrogent sur le bien, le mal, l’existence de Dieu ou pas... C’est le moment de nourrir leur curiosité et de répondre à leurs questions. Ils sont aussi passionnés par l’actualité : et si vous en profitiez pour abonner votre enfant à un petit journal rien que pour lui ? 

6 - Déstressez-le

Cette période de calme relatif peut être la plus inquiète de toutes, d’autant plus que les parents ont tendance inconsciemment à faire peser sur leurs épaules le stress vécu au travail. « Ils franchissent un cap et, en pénétrant dans la cour des grands, ils sont aussi stressés que des adultes qui prendraient un nouveau poste », décrypte Sylvette Desmeuzes-Balland. C’est en CP, souvent, qu’ils prennent conscience du stress scolaire. Sous pression à l’école, les enfants cherchent à dissimuler leurs complexes d’infériorité et leurs craintes, très vives, de ne pas réussir. Aux parents d’insister sur les points positifs ! Mieux vaut les conforter dans leurs talents, une activité qui leur plaît, plutôt que de chercher à tout prix à compenser un petit défaut. Autrement dit : n’envoyez pas for- cément un enfant timide faire du théâtre s’il n’en a pas envie. Si vous le confortez dans son don (le dessin, la poterie, etc.), il consolidera sa confiance en lui. C’est bien plus efficace.

A lire

Pour les parents

• Enfant anxieux, enfant peureux, de Béatrice Copper-Royer chez Albin Michel

• La grande enfance, 6-11 ans, de Sylvette Desmeuzes-Balland chez Albin Michel

Pour les enfants

Ma famille, mes copains, mon école et moi, 160 réponses à mes petits et grands soucis,
 de Maryse Vaillant et Judith Leroy chez Pocket jeunesse. 

7 - Restez des parents éducateurs

Après avoir eu un rôle protecteur pendant la petite enfance, les parents, souvent, lâchent un peu trop de lest. N’allez pas si vite en besogne : continuez à les encadrer, recommandent les psychologues. Ne leur laissez pas trop de liberté ! À vous de stimuler leur sens de l’effort : « Tu as choisi le piano ? Tu poursuis s’il te plaît. » Ils ont encore besoin de leurs parents pour les encadrer. Soyez attentifs à la promesse, à la parole donnée. « Tu m’avais promis cela, tu dois le faire. » En n, s’il est bon de répondre à leurs questions, ne cher- chez pas à les anticiper pour les faire grandir trop vite. C’est le cas des questions sur la sexualité. Ils ont encore besoin de rêver.

Sophie Carquain