« Tu captes ou pas ? »

À ses “darons”, il assène que les maths, il s’en “balek”, car il attend un message de “bae”*. Comment réagir à ce vocabulaire déconcertant qui surgit à l’adolescence? L’éclairage de David Le Breton, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’université de Strasbourg.

Pourquoi les adolescents ne parlent-ils pas comme tout le monde ?


David Le Breton : c’est une vieille histoire, qui n’a pas démarré avec Internet. Chaque génération se démarque des précédentes en inventant son propre langage. Ce phénomène apparaît en général entre 11 et 13 ans. C’est une façon de prendre son autonomie. En s’exprimant ainsi, l’adolescent veut montrer qu’il a derrière lui toute une classe d’âge et dit en substance à ses parents : « Je ne suis pas uniquement votre enfant. » 
Ce qui lui permet aussi de parler avec plus de précision de ses préoccupations, qui diffèrent, logiquement, de celles de ses parents, d’autant qu’Internet a accentué le cloisonnement entre les générations. Même au sein d’une fratrie, les enfants vivent dans des mondes distincts, avec des goûts musicaux et des aspirations différents.
Parallèlement, depuis une dizaine d’années, sous l’influence du Web qui contribue à banaliser des expressions et des comportements, les injures se sont généralisées chez les adolescents. En s’exprimant avec une vulgarité dont ils ne perçoivent pas les enjeux, ces derniers se retrouvent sur la corde raide : ils oscillent entre une sexualité fantasmée, mais pas nécessairement vécue, et un repli sur l’enfance, à travers un langage régressif.

Comment maintenir le dialogue avec un jeune dont on ne comprend pas les mots­ ?


D. L. B. : même si leur culture leur échappe, les parents comprennent toujours leurs enfants, à moins qu’il existe au sein de la famille un déficit d’amour et d’attention. En revanche, ils doivent les éduquer, ce qui implique de corriger leur vocabulaire, de leur indiquer, en cas de propos injurieux, qu’il existe des façons plus respectueuses de nommer les autres, de parler de quelqu’un d’une couleur ou d’une orientation sexuelle différentes, voire de la mère d’un copain. Ils doivent expliquer que, si ces insultes leur semblent banales, elles peuvent blesser. 
Il n’existe pas de recettes : chaque dynamique familiale est différente. En revanche, il ne faut jamais baisser les bras, même si cela tourne à l’épreuve de force. Or, beaucoup de parents renoncent à cette responsabilité quasi anthropologique qui consiste à ouvrir leur enfant au monde, à l’aider à vivre au mieux le lien social. 


Par ailleurs, il faut veiller à ce que l’adolescent reste compréhensible, en lui demandant de reformuler ses propos, afin qu’il ne vive pas en vase clos dans un univers limité à sa seule classe d’âge. Plus il aura un vocabulaire étendu, plus il aura une perception vaste et nuancée du monde. Alors qu’un lexique réduit conduit souvent au manichéisme, au repli sur soi. On peut aider son enfant à élargir ses horizons linguistiques en lisant, bien sûr, mais aussi à travers des voyages, l’influence des grands-parents, des voisins : tout ce qui peut attiser la curiosité. Les pairs peuvent également jouer un rôle, pour le meilleur et pour le pire : ils apportent la tyrannie de la majorité et du consumérisme, mais ils peuvent aussi faire partager leur passion pour l’ornithologie ou la musique !

« Faut-il aider un jeune à mettre des mots sur ses émotions ?

> La réponse de Daniel Marcelli, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent

« Difficile pour un jeune en plein tumulte pubertaire de verbaliser ce qu’il ressent. Les transformations physiques et cérébrales créent chez lui des “bourrasques émotionnelles” dont il a dû mal à s’expliquer les causes. Cela se traduit par des sautes d’humeur et une grande susceptibilité. Face à ces bouleversements, les parents doivent se montrer patients, présents et faire preuve de stabilité. Inutile d’amplifier ce qu’il vit en étant peiné quand il est triste, excité quand il est enthousiaste. Cela ferait caisse de résonance.

Ce n’est pas le meilleur moment non plus pour l’aider à mettre des mots sur ce qu’il ressent. C’est primordial chez les enfants et les jeunes adultes, mais, entre 11 et 14 ans, un jeune n’aime pas dévoiler ses émotions. Déjà parce qu’elles fluctuent tellement qu’il a du mal à les nommer. Ensuite, parce qu’il a besoin de se différencier de ses parents et que, si ceux-ci tentent de verbaliser ce qu’il ressent, il s’inscrira en faux. En revanche, si un jeune est déprimé pendant trois-quatre mois, il faut aborder la question avec lui. »

Pourquoi le langage adolescent évolue-t-il si vite ? D’une année sur l’autre, d’un âge à l’autre, les mots changent !


D. L. B. : c’est lié aux technologies de la communication, à la rapidité avec laquelle les informations se propagent. Sous leur influence, le vocabulaire est vite frappé d’obsolescence. Les jeunes passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et ceux-ci, ainsi que le consumérisme ambiant, instaurent sans cesse de nouveaux conformismes entre eux. 

Certaines de ces trouvailles linguistiques enrichissent-elles le langage des adultes ?

D. L. B. : 
si une grande part du langage jeune tend à disparaître – les adolescents renonçant au fil du temps à leurs tics s’ils veulent être compris –, certains mots entrent dans le vocabulaire courant sans qu’on s’en aperçoive. Il existe une dialectique entre parents et enfants. C’est aux adultes de mesurer le degré d’universalité de ces idiomes, soit pour les valider, soit pour juger qu’il s’agit d’un vocabulaire régressif. 
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Propos recueillis par  Noémi Constans

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