La refondation de l'école c'est un premier pas... qui ne suffit pas

Laurent Bigorgne est directeur de l’Institut Montaigne, un lieu de réflexion et de débat très actif dans les domaines de l’action publique, de la cohésion sociale, de la compétitivité et des finances publiques, qui a fait de l’école un de ses sujets majeurs. Éric Charbonnier est analyste et responsable de Regards sur l’éducation en France, une des productions clés de l’OCDE. Dans un entretien croisé, ces deux experts pointent les avancées de l’école française ces dernières années et rappellent qu’il reste des urgences à traiter.

Vous avez tous deux une connaissance fine des systèmes éducatifs en Europe et au-delà. Que devrions-nous envier à nos voisins ?

Eric Charbonnier : nos sociétés occidentales rêvent toutes d’une école idéale offrant la même chance à chaque enfant quel que soit son milieu social. Si personne n’y parvient pleinement, les Canadiens ou les Finlandais ont réduit les écarts. La France, non.

Laurent Bigorgne : je partage tout à fait ce constat. À l’Institut Montaigne, nous travaillons beaucoup sur la lecture. Sans la maîtrise de cet outil par tous les enfants, notre système éducatif ne peut être équitable. Spontanément, mon regard se porte sur la Floride dont on parle peu en France, mais qui a réalisé une véritable prouesse. Les performances de cet État sont noyées dans les résultats moyens obtenus par les États-Unis aux évaluations internationales. Et pourtant, la Floride est quasiment championne du monde pour le niveau de ses élèves à 15 ans. Pour en arriver là, elle a lancé un vaste plan incitant à adopter des méthodes de lecture scientifiquement éprouvées. Il y a une quinzaine d’années, Joe Torgesen, professeur de psychologie à l’université de Floride, a mis en place un protocole d’apprentissage de la lecture (aidant les enfants à avoir une meilleure conscience phonologique – sons – et à enrichir leur vocabulaire, NDLR) qui permet à quasiment tous les enfants d’entrer dans la culture écrite. Cette révolution silencieuse, méconnue, a infusé dans les établissements, notamment sous l’impulsion politique de Jeb Bush, qui a longtemps été gouverneur de l’État.

En matière d'apprentissages fondamentaux, quel bilan dressez-vous de la Refondation de l'école, lancée en 2012 par le ministre d'alors, Vincent Peillon ?

E. C. : cette Refondation a d’abord permis de réagir à la dégradation que subissait l’école française depuis une décennie. On peut toujours se demander si politiquement il était sage de commencer à réformer en s’attaquant aux rythmes scolaires, certes, mais je reste persuadé que c’est une réforme utile qui a permis de mieux répartir les enseignements sur la semaine. C’est un premier pas. Il ne suffit pas.

Je déplore que les moyens supplémentaires planifiés sur le quinquennat ne soient pas massivement affectés au primaire. On saupoudre beaucoup trop les nouveaux postes d'enseignants qui auraient gagné à être concentrés sur les classes d'apprentissage de la lecture. »

Laurent Bigorgne , directeur de l’Institut Montaigne

Êtes-vous d'accord, Laurent Bigorgne ?

L. B. : la Refondation n’a pas apporté le grand changement attendu, mais je me refuse à jeter à quiconque la pierre tant il est difficile de réformer cette institution. Si je suis en plein accord avec l’idée de donner la priorité à l’enseignement primaire, je déplore que les moyens supplémentaires planifiés sur le quinquennat ne soient pas massivement affectés à ce niveau. On saupoudre beaucoup trop les nouveaux postes d’enseignants qui auraient gagné à être concentrés sur les classes d’apprentissage de la lecture. La refondation a pour autre vertu d’avoir réinstallé une formation des enseignants. C’était un premier pas nécessaire. Dommage qu’on n’y enseigne pas les méthodes pédagogiques les plus efficaces, celles qui ont fait leurs preuves. Et qu’elle ne dispose pas d’un volet destiné aux enseignants déjà en poste. Eux aussi ont cruellement besoin d’être accompagnés.

E. C : si nous voulons que les réformes proposées par la ministre Mme Najat Vallaud-Belkacem portent leurs fruits, il faut effectivement réinventer de toute urgence une formation continue. Toutes les réformes en cours reposent sur une capacité à enseigner autrement, à jouer l’interdisciplinarité, à travailler en commun. Les enseignants doivent être aidés, accompagnés pour y parvenir.

Si l'agglomération de Shanghai, et ses 22 millions d'habitants, caracole en tête des évaluations mondiales, les travaux de l'OCDE montrent que c'est en grande partie grâce à l'accompagnement offert aux éducateurs. Est-ce donc une des clés des systèmes éducatifs efficaces ?

E. C. : effectivement. En France, le niveau a baissé parce que nous avons laissé une partie des élèves sur le bord de la route, faute de savoir comment s’y prendre avec eux. En accompagnant mieux les enseignants, on avancera dans cette direction.

L. B. : la recherche propose des outils qui fonctionnent… Expérimentons, accompagnons le terrain et évaluons ! Comme tout système qui peine à se réformer, l’école a besoin de transparence. Fixons-nous un objectif chiffré et donnons-nous les moyens de l’atteindre.

Pour que l'opinion publique ait vraiment envie que l'école française évolue, il faudrait en finir avec l'idée trop répandue que s'occuper des plus faibles va faire baisser le niveau de l'élite. C'est faux. L'Allemagne, le Portugal ou la Pologne nous montrent qu'en amenant les élèves les plus en difficulté à un niveau acceptable, on augmente les compétences de toute une classe d'âge sans nuire aux meilleurs. »

Éric Charbonnier , responsable du département éducation de l’OCDE) et responsable de Pisa France

Quel objectif, par exemple ?

L. B. : fixons-nous l’objectif de diviser par trois en un quinquennat l’échec en lecture dans le tiers des académies françaises où le plus d’enfants sortent du primaire sans maîtriser la langue écrite. Cela nous ferait passer de 20 % d’échec en lecture à 7 %. Ce serait un grand bond en avant.

E. C. : les exemples de l’Allemagne ou du Portugal montrent que c’est tout à fait possible. Mais pour aller vers cet objectif, l’école française manque d’une culture de l’évaluation. Il faudrait mesurer beaucoup plus systématiquement les effets des réformes. Et pour que l’opinion publique ait vraiment envie que l’école française évolue, il faudrait en finir avec l’idée trop répandue que s’occuper des plus faibles va faire baisser le niveau de l’élite. C’est faux. L’Allemagne, le Portugal ou la Pologne nous montrent qu’en amenant les élèves les plus en difficulté à un niveau acceptable, on augmente les compétences de toute une classe d’âge sans nuire aux meilleurs.

L. B. : nous avons réussi la démocratisation de l’accès à l’école depuis un siècle, le défi de notre génération est de réussir la démocratisation de la réussite…

 

Propos recueillis par Ermance Musset

 

Refondation de l'école : où en sommes nous ?