Les matheux : des héros trop discrets ?

La France forme-t-elle assez de mathématiciens ? Alors que le pays collectionne les médailles Fields, les étudiants ne se ruent pas sur cette discipline, qui offre pourtant d’intéressantes opportunités de carrière.

L'Hexagone se défend bien en maths. Avec treize médailles Fields, l’équivalent du prix Nobel pour cette discipline, la France talonne les États-Unis, le pays le plus récompensé. « Cette excellence, qui dure depuis longtemps, se transmet. La France compte des institutions de qualité qui contribuent à maintenir ce niveau », analyse Cédric Villani, professeur à l’université de Lyon, directeur de l’Institut Henri-Poincaré, à Paris, et lauréat de la prestigieuse médaille en 2010.

Cela tombe bien : pour se développer, les entreprises ont de plus en plus besoin de compétences dans ce domaine. En mai 2015, une étude, commandée par l’Amies(1), faisait le point sur « l’impact socio-économique des mathématiques en France ». Selon ce document, 9 % des emplois (soit 2,4 millions) ont un lien avec cette discipline. « La demande en mathématiciens augmente », poursuit Cédric Villani. « C’est dû en grande partie à l’essor du numérique. » La réussite de Google, qui repose, notamment, sur des algorithmes, montre que ceux-ci peuvent rapporter gros. D’autres secteurs sont friands de l’abstraction : la finance, l’assurance, l’extraction d’hydrocarbures, la climatologie, les transports, l’électronique…

Des débouchés méconnus

Mais la relève est-elle assurée ? N’existerait-il pas une désaffection pour les sciences chez les étudiants ? « Non, même si le vivier est insuffisant », répond Sylvie Bonnet, présidente de l’Union des professeurs de classes préparatoires scientifiques (UPS). De fait, depuis quelques années, les effectifs des étudiants en maths demeurent stables. En 2013, ils représentaient 2,1 % des troupes en master, selon l’étude de l’Amies. C’est peu. De nombreuses facs aimeraient susciter davantage de vocations. « Il faudrait faire profiter plus de jeunes de ces filières qui, à bac+5, permettent de trouver du travail à un bon niveau dans des spécialités porteuses », souligne Sylvie Bonnet.

Après la licence, les universités proposent des masters professionnels qui offrent une voie royale vers l’entreprise. Mais les lycéens connaissent mal ces débouchés. Pas évident de faire le lien entre l’algèbre et un poste d’expert en analyse de big data ! Par ailleurs, ces études, passionnantes mais exigeantes, rebutent, effraient parfois. « Il faut pas mal de travail et d’investissement pour entrer dans le monde de l’abstraction », souligne Ghislaine Gayraud, professeure à l’université de technologie de Compiègne.

Enfin, certains élèves n’aiment tout simplement pas les maths. Pour leur en donner le goût, il faut des enseignants motivés, rappelle Cédric Villani. Malheureusement, les candidats au Capes ne se bousculent pas au portillon. « Le métier attire moins depuis la masterisation », constate Sylvie Bonnet. À niveau de diplôme égal (bac+5), le choix est vite fait entre un poste d’enseignant au collège, mal payé et peu considéré, et un job dans la finance.

De l’avis de nombreux professeurs du supérieur, la série S, trop généraliste, ne remplit plus son office. « Elle comporte énormément de matières et les sciences se perdent dans la masse », déplore Sylvie Bonnet. Leur bac en poche, les “S” ont l’embarras du choix et s’éparpillent dans des cursus divers et variés. En outre, la série préparerait mal aux études scientifiques. « Même les meilleurs se prennent une claque en arrivant », constate Ghislaine Gayraud. « Les nouveaux programmes, lancés lors de la réforme de 2010, donnent une vision incomplète de la discipline », ajoute Sylvie Bonnet. Pour Cédric Villani, l’enseignement des maths au lycée pâtit avant tout du manque d’heures de cours. « Elles ont diminué de manière dramatique ces dernières années », rappelle-t-il.

PAS ASSEZ D'INGENIEURS ?

Manque-t-on d’ingénieurs en France, comme on l’entend parfois ? Si l’on en juge par l’implacable loi de l’offre et de la demande, il semblerait que non. Selon la 26e étude annuelle de l’IESF (Ingénieurs et scientifiques de France), de 2008 à 2014, le salaire médian de la profession a progressé au rythme de l’inflation, ni plus ni moins. Nulle flambée due à une raréfaction des ingénieurs sur le marché du travail. En revanche, dans des secteurs précis comme le numérique, on éprouve de réelles difficultés à trouver certains profils. D’où cette impression de pénurie.

Les matheux se mobilisent

Les mathématiques jouent néanmoins un grand rôle dans la formation des jeunes. Au total, toujours selon l’enquête, 25 % d’entre eux auront reçu au moins quatre heures de cours dans cette discipline par semaine durant leurs études, qu’ils soient en master d’informatique ou de statistiques, en STS, en IUT, ou en école d’ingénieurs, d’où sortent de brillants éléments.

Va-t-on néanmoins vers une pénurie de mathématiciens qui menacerait l’excellence française ? Il est toujours hasardeux de faire de la prospective et l’étude de l’Amies se garde bien de donner des chiffres sur ce sujet. Pour Cédric Villani, il ne s’agit pas néanmoins d’un scénario fantaisiste mais « d’un problème grave qui concerne tous les pays de l’OCDE. Aujourd’hui, tout le monde en a pris la mesure », tempère-t-il. « Des associations, des sociétés savantes, des entreprises, des institutions comme la nôtre en parlent et lancent des initiatives. C’est un signe encourageant. » D’autant que les mathématiciens ont depuis longtemps démontré qu’ils savaient apporter des solutions aux problèmes…

Noémi Constans

(1) Agence pour les mathématiques en interaction avec l’entreprise et la société.

 

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