Sciences au féminin : l'opération séduction

Les filles sont peu représentées dans les filières scientifiques. Et pourtant elles affichent au baccalauréat des taux de réussite supérieurs à ceux des garçons. Enseignants et associations se mobilisent pour dépasser les préjugés. Sur le terrain, les acteurs de l’industrie et de la recherche, eux, plébiscitent la mixité.

Les filles boudent les carrières scientifiques. Elles ne représentent que 28,2 % des effectifs des écoles d’ingénieurs, 8 % des IUT informatique, et 35 % des filières scientifiques à la fac, où elles préfèrent les sciences de la nature et de la vie (59 %, contre seulement 25 % en sciences fondamentales et appliquées). En classes prépas, même constat, elles ne constituent que 30 % des effectifs en prépas scientifiques(1). Un phénomène qui n’est pas spécifique à la France, puisque ces dix dernières années, la proportion des femmes dans les filières scientifiques à travers le monde n’a augmenté que de 4 points pour atteindre 34 %. Un taux qui est même inférieur (32 %) dans des pays comme les États-Unis ou ceux de l'Europe de l’Ouest(2). Pourquoi les filles n’essayent-elles pas une carrière scientifique ? Seraient-elles moins brillantes à l’école ? Les chiffres, justement, semblent contredire cette hypothèse, puisque les filles réussissent mieux que les garçons : elles ont moins de retard dans les études (elles redoublent moins) et, tous baccalauréats confondus, elles obtiennent 89,2 % de réussite, contre 84,6 % pour les garçons (93 % au bac général contre 90,7 % pour les garçons)(1).

Pauline Butaud, boursière France L'oréal-Unesco pour les Femmes et la Science 2015

Stéréotype négatif

Pascal Huguet, directeur de recherche en cognition et contexte social au CNRS, a étudié les prétendues différences de capacités cognitives entre les filles et les garçons. Selon lui, pour réussir en mathématiques et en sciences, les filles doivent faire face à un obstacle supplémentaire (le stéréotype négatif) auquel ne sont pas confrontés les garçons : les filles réussissent moins bien un même exercice selon qu’on leur annonce un test de géométrie ou un jeu de mémoire. Cela explique, au moins en partie, leur désaffection massive ultérieure (classes préparatoires, universités, grands organismes de recherche) dans les disciplines scientifiques et techniques.

Un avis partagé par Carole Brugeilles, professeure de démographie à l’université Paris Ouest-Nanterre, co-auteur d’un Atlas mondial des femmes(3). « Dans l’imaginaire collectif, les filles auraient une appétence supérieure pour les lettres, alors que les garçons seraient bons et aimeraient les maths », analyse-t-elle. « De plus, les attentes sont moins fortes pour les études des filles. Elles portent socialement le poids de l’articulation entre vie domestique et familiale et vie professionnelle. C’est sous-jacent et intériorisé par les jeunes filles elles-mêmes. À niveau scolaire égal, au moment des choix d’orientation, parents et enseignants pousseront plus un garçon qu’une jeune fille », regrette-t-elle. 

De la mixité pour avancer

Les filles manqueraient donc d’ambition ? Pas si simple, car si effectivement elles boudent les sciences dures, elles choisissent en masse les études de médecine : elles sont 62 % en médecine et 65 % en pharmacie. Des études très sélectives et longues. « Les filles, plus que les garçons, ont envie de faire un métier utile et valorisant. Surtout un métier qui va servir à quelque chose », constate Sylvaine Truck-Chièze, présidente de l’association Femmes & Sciences, directrice de recherche en astrophysique au CEA. Pour elle, au-delà des stéréotypes de genre, il y a aussi une mauvaise image des métiers dits scientifiques qui sont considérés comme difficiles, éventuellement inaccessibles et mal payés.

Marie-Sophie Pawlack a créé l’association “Elles bougent” en 2005, bien avant le vent de la mixité obligatoire. «J’ai répondu aux besoins industriels de féminisation des équipes ! », raconte-t-elle. Les acteurs de l’industrie et de la recherche s’accordent tous sur ce point, il est nécessaire d’avoir des équipes mixtes pour avancer. « L’innovation est le fruit de la créativité, et la créativité, c’est la différence donc, entre autres, la mixité», assène Diane Baras, en charge du programme For Women in Science de la Fondation L’Oréal.

Or la réalité du métier d’ingénieur est méconnue. « Il faut rassurer les élèves, notamment sur les écoles, indique Marie-Sophie Pawlack. Elles sont accessibles avec 12 de moyenne en maths et en physique. Il y a plusieurs parcours, ceux plus prestigieux, via les classes prépas, et d’autres avec prépas intégrées, ou encore via des passerelles après l’université. Ensuite, le diplôme d’ingénieur est un passeport pour toutes les fonctions dans l’entreprise, de la recherche-développement aux ressources humaines, avec de la gestion de projets...»

Pour changer les mentalités, de nombreuses associations ou programmes se développent. Comme celui de l’association Femmes & Sciences, qui organise des conférences dans les lycées, notamment avec des supports vidéo pour présenter les métiers. Ou celui de de la Fondation L'Oréal Pour les filles et les sciences, qui a lancé des rencontres avec des élèves, de la 4e à la terminale. « Nos ambassadrices cassent les stéréotypes et les clichés, comme celui que le métier d’ingénieur est austère, pas féminin et élitiste. Elles reconnectent également les sciences à des métiers concrets. Elles racontent leur quotidien », explique Diane Baras, elle-même ingénieur. 100 ambassadrices ont rencontré 12 000 élèves en 2014.

Les enseignants se mobilisent

Selon le même principe, l’association “Elles bougent” s’est mobilisée auprès de 10 000 jeunes filles l’année dernière pour les rassurer sur la féminité possible de ce métier. Anne-Pascale Shabro, chef d’établissement du lycée Saint-Nicolas, à Paris, participe à ce mouvement depuis trois ans : « Il est nécessaire d’expliquer que les filières scientifiques leur sont accessibles et synonymes de réussite de carrière. » Autre collaborateur, Jean-Luc Martial, professeur de physique au lycée Saint-Charles, à Saint-Brieuc (22), fait quant à lui découvrir les métiers d’ingénieurs dans une région où l’industrie est très peu présente. Car des étudiantes en sciences, il y en a malgré tout, et elles sont très épanouies. « J’ai 23 ans, j’ai déjà voyagé et acquis de nombreuses compétences scientifiques et humaines», se réjouit Margot Buet, jeune diplômée en géologie de La Salle Beauvais. Elle a passé quatre mois au Kazakhstan à étudier les mines d’uranium, puis six mois au Gabon sur l’exploitation des mines de manganèse. Durant ses études, elle s’est également investie dans la vie associative, où l’on acquiert d’autres compétences, comme la gestion de projet ou le management d’équipe.

Fatima aussi envisage la suite de sa carrière avec enthousiasme. « Autour de moi, les matières scientifiques font un peu peur, mais les mentalités changent », raconte-t-elle, alors qu’elle suit une formation en alternance à l’ISEP (Institut supérieur d’électronique de Paris) et à GrDF. Nul doute qu’elles ont un bel avenir devant elles !

Claire Alméras

 

(1) Vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, chiffres clés édition 2015, ministère des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes. Et RERS, 2015.

(2) Source : Enquête “Mutationnelles-Y Factor” 2015.

(3) Atlas mondial des femmes. Les paradoxes de l’émancipation, de Isabelle Attané, Carole Brugeilles, Wilfried Rault (Ined), Autrement, janvier 2015.

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