Le harcèlement, un fléau multiforme à combattre !

Plus d’un élève sur quatre serait concerné par une violence répétée à l'école : verbale, physique ou psychologique. Les prétextes sont nombreux et tous les milieux sociaux sont touchés. Plutôt que d'envisager un changement d'établissement, des solutions existent. Le point avec trois experts.

© Sabine Allard pour Fe

Elle est moquée parce qu’elle est grosse ; lui, parce qu’il est bon élève. Ridiculisés sur Facebook et dans la cour de récré, tous deux souffrent en silence, trop honteux pour se confier… Selon l’Unicef, un enfant sur dix serait dans leur cas. Un taux bien supérieur si l’on en croit la spécialiste du sujet Hélène Romano, pour qui « les statistiques oublient tous ceux qui refusent d’en parler ». Auteur de Harcèlement en milieu scolaire, victimes, auteurs : que faire ? (Dunod, 2015), la psychologue estime que « quatre enfants sur dix seraient concernés à des degrés divers, à un moment ou un autre de leur scolarité », par une violence répétée verbale, physique ou psychologique venant de camarades d’école.

Qu’elle se fasse régulièrement voler sa trousse, déchirer un vêtement, insulter ou menacer, « la victime est un élève comme les autres, mais qui a montré une fragilité », ajoute la psychothérapeute. Une particularité physique, une puberté en train de s’installer, un parent moins présent à la maison… un rien suffit à créer une faiblesse qui peut transformer en bouc émissaire. « Cette vulnérabilité fait de lui une proie que son agresseur repère avant de traquer », insiste Hélène Romano, coutumière du processus. 


Trois catégories d’agresseurs

Forte de vingt années de consultations, et d’observations, elle range les agresseurs dans trois catégories : le suiveur, le harceleur-harcelé et le meneur. « Le “suiveur” aurait pu ne pas devenir harceleur, mais il a suivi le groupe par crainte de se retrouver seul. Plus qu’une envie de faire du mal, il souhaite restaurer une estime de soi déficiente ». Pour la thérapeute, c’est le profil le moins « dangereux » des trois sur le long terme parce que « lorsqu’il se fait prendre, il admet la sanction, conscient que son geste a fait souffrir », observe-t-elle.

À côté de lui, 10 % des enfants passent à l’acte après avoir été eux-mêmes victimes de harcèlement ou de violence. « Ils pensent soigner ainsi une vraie blessure psychologique », précise Hélène Romano. Et la dernière catégorie, la plus récalcitrante, est composée des meneurs. « Des enfants qui, le plus souvent, souffrent de troubles de la personnalité et n’ont intégré ni la loi ni la sanction. Ils sont dans une dynamique relationnelle où la victime est niée, en tant que victime et en tant que personne. Ce sont les plus redoutables, les cas les plus difficiles à détecter et à sanctionner », rappelle celle qui a maintes fois observé leur côté « manipulateur et séducteur. Leur seul objectif est d’utiliser l’autre pour leur propre jouissance. »

À l’étranger aussi la riposte s’organise

La Grande-Bretagne a été l’un des premiers pays à s’intéresser au harcèlement. Dans les années 1980, la Chambre des Lords s’est penchée sur le “School bullying”. Un sujet dont se sont ensuite saisis le Canada et les États-Unis, mais qui n’a emergé dans les préoccupations françaises qu’en 2010. S’il est difficile de comparer les résultats chiffrés, car l’appréciation du harcèlement diffère d’un pays à l’autre, il est intéressant de noter qu’en 2016, quelques pays font figure de modèles quant aux politiques publiques mises en place.

Ainsi, la Grande-Bretagne oblige aujourd’hui chaque école à décliner un “anti-bullying policy”. En Finlande les établissements volontaires s’inscrivent dans le dispositif KiVa. Ce programme, qui s’étend doucement dans le pays, se compose de dix séquences de sensibilisation des élèves du primaire et d’un livret offert aux parents. Il s’agit de responsabiliser tous les acteurs et de sortir de la loi du silence. L’évaluation du programme auprès de 30 000 élèves en a montré les effets positifs. Comme en Allemagne où All Mediahelden, qui est assez proche du programme finlandais, a permis aux élèves harcelés de renouer avec la performance scolaire. Le Québec, la Suisse et la Suède, qui avaient suspendu leurs programmes de prévention dans les écoles primaires viennent de les remettre en place. 

Éviter la double peine

Pris en compte de longue date outre-Atlantique, le harcèlement est maintenant bien répertorié en France. Directeur de l’Observatoire européen de la violence scolaire, Éric Debarbieux a fait prendre conscience de la permanence du problème grâce à ses travaux de recherche. Hier, le harcèlement prenait souvent la forme de racket. Aujourd’hui, il est devenu multiforme et s’est installé sur le Net. Le chercheur observe aussi qu’il concerne tous les milieux sociaux et tous les types d’établissements. La différence vient ensuite de la prise en compte du sujet par l’école ou le collège, les deux niveaux d’études les plus touchés.

Des plans nationaux de lutte ont été mis en place par le ministère de l’Éducation nationale. Un numéro vert, le 3020, est disponible et les inspecteurs ont été sensibilisés à la prévention, ainsi qu’à la prise en charge. La spécialiste des thérapies brèves et stratégiques, Emmanuelle Piquet, formatrice sur le sujet à l’École supérieure du professorat et de l’éducation (Espé) de Dijon, travaille régulièrement avec les Apel pour trouver des solutions autres qu’un changement d’école. « Sinon c’est la double peine », regrette-t-elle. Pour éviter d’en arriver là, elle propose « des stratégies qui aident les enfants concernés à trouver une posture les empêchant d’être une proie », comme elle l’explique.

Sa méthode consiste à comprendre comment agit le harceleur et à armer l’enfant pour qu’il trouve une posture qui obligera le bourreau à s’arrêter, parce que sa victime aura comblé sa faille. Chaque année, 3000 enfants sont pris en charge dans les centres Chagrins scolaire qu’elle a contribués à fonder, et « cela fonctionne dans 80 % des cas », se réjouit-elle. 

Il faut beaucoup parler avec ses enfants

Savoir son enfant harcelé reste en effet une épreuve très difficile pour des parents qui culpabilisent beaucoup. «Parfois d’ailleurs, ils culpabilisent tellement, qu’ils ne peuvent pas voir ce qui se passe», ajoute Hélène Romano, qui tient à rappeler qu’« il est difficile d’être parent, difficile de tout repérer » et qu’en cas de suspicion «il faut beaucoup parler ». Un enfant qui fait semblant d’être malade, un autre dont les notes chutent subitement, qui ne veut plus manger à la cantine, ou devient agressif à la maison, peut être un écolier ou un collégien harcelé. « Inutile d’aborder le sujet de manière frontale ; ce sera à coup sûr contre-productif. Il faut y aller doucement », ajoute-t-elle. « Ensuite, il faut montrer l’enfant à son médecin, puis au médecin scolaire avant d’en parler au chef d’établissement», ajoute Hélène Romano. Protéger et rassurer sont des passages obligés, quelle que soit ensuite la stratégie adoptée. 

Ermance Musset

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