Le numérique outille toutes les transformations de la société, il ne la transforme pas

Jacques-François Marchandise, est cofondateur et directeur de la recherche et de la prospective de la Fondation Internet nouvelle génération (Fing). Également co-titulaire de la chaire Humanisme numérique au Collège des Bernardins, à Paris. Il détaille les transformations culturelles et sociales qu’entraînent l’innovation technologique et les réseaux.

Famille & Éducation : vous avez fondé la Fondation Internet nouvelle génération (Fing). Quelle a été votre démarche ?

Jacques-François Marchandise : nous avons fondé, avec Daniel Kaplan [un des pionniers du développement d’Internet en France, ndlr], la Fing, en 2000. Je travaillais sur le champ du numérique depuis le début des années 80. Mais, avec l’apparition d’Internet, nous avons franchi un cap supplémentaire, plus complexe. Nous savions anticiper ce qui allait se passer en terme d’évolutions technologiques, mais nous ne savions pas comment la société allait s’emparer de ces nouvelles propositions techniques, quels en seraient les usages et quelles innovations seraient possibles. Pendant dix ans, au sein de la Fing, nous avons observé et interprété ces usages pour que la société ne les subissent pas mais parvienne à les comprendre.
Aujourd’hui, avec la chaire Humanisme numérique, du Collège des Bernardins, dont je suis co-titulaire avec Milad Doueihi [historien des religions, ndlr], nous voyons bien que le champ du numérique se situe à la frontière de nombreuses disciplines de recherche (philosophie, linguistique, géographie, économie, sociologie du travail, etc.), dont le carrefour commun est l’anthropologie.



Vous parlez de cinq cultures numériques. Pouvez-vous nous les décrire ?

J.-F. M. : la première de ces cultures est celle de l’informatique et du codage, qui donne lieu à une pensée structurée, à travers laquelle les humains interprètent le monde. La deuxième est celle du jeu, qui ne peut pas être seulement considéré comme un divertissement puisque les jeux vidéo mobilisent des savoir-faire très exigeants et reposent sur une sociabilité très forte, où l’on trouve du rapport de force mais aussi de la coopération avec les modes multijoueur, par exemple. N’oublions pas que le jeu est une des activités les plus anciennes de l’homme et que c’est un champ d’innovation. En dehors de pathologies d’addiction bien sûr, on a pu observer que les joueurs lisent plus que les autres et sortent plus. La troisième est la culture des réseaux et des innovations ouvertes, avec les tiers lieux (cantines numériques...), elle permet une hybridation entre des lieux physiques et des réseaux numériques et donne naissance à des formes de coopération wikipédiennes où se mêlent les compétences complémentaires des uns et des autres. Les réseaux sont un facteur déterminant du maintien des liens sociaux dans un monde incertain. Quatrième culture, celle de l’information, issue directement de l’informatique documentaire des années 70, culture où il faut agencer, trier, hiérarchiser l’information, dans une pratique de veille et de classement. Cela nous permet d’avoir aujourd’hui des informations multiformes. Et enfin, la culture des “makers”, qui est fondée sur la pratique du faire, c’est-à-dire l’essai et l’erreur. Avec le numérique, je fais une première version que je vais corriger ou que les autres vont corriger. Toutes ces cultures s’entremêlent et se superposent.

Quelles sont les principales transformations que le numérique apporte dans notre environnement sociétal ?

J.-F. M. : les usages du numérique se sont massifiés et banalisés, avec l’arrivée de l’ADSL, quand on n’a plus compté en temps de connexion, mais au forfait. Le numérique outille toutes les transformations de la société, il ne la transforme pas directement. Je ne suis pas sûr de la causalité du numérique. Le numérique n’est ni un remède miracle, ni quelque chose que nous subissons, puisque c’est nous qui le produisons. Les techniques numériques sont des productions culturelles et sociales. Pour moi le changement principal, c’est que nous sommes dans un monde plus incertain qu’il y a cinquante ans. Le numérique en fait partie, ce n’est pas une entité extérieure.

Le tout-numérique est-il souhaitable à l’école ? Jusqu’où modifie-t-il notre façon d’apprendre ?

J.-F. M. : oui c’est souhaitable, mais l’injonction au numérique est souvent trop violente et contreproductive. Le numérique doit être avant tout une réponse à une idée, une réflexion et un projet, et pas seulement une réponse à une logique de l’offre et de l’équipement. On peut faire des choses remarquables sans le numérique, en revanche on peut l’utiliser au service d’intentions pédagogiques formidables. Notamment, celle de mettre l’élève dans une position active d’apprentissage. On est toujours plus à l’aise quand on fait. Le numérique entraîne un nouveau rapport à la connaissance, c’est là le vrai enjeu. Il y a l’utopie que la connaissance est maintenant accessible à tous et partout. Se pose alors la question de la façon d’enseigner : l’enseignant n’est plus le seul détenteur du savoir, mais il est encore plus indispensable qu’avant car il a l’expérience de l’agencement et de l’interprétation de la connaissance. Cette fonction-là n’est pas numérisable. La formation des enseignants dans ce domaine est indispensable pour éviter qu’ils ne soient en souffrance, pris entre des élèves mieux connectés qu’eux et des injonctions ministérielles.
Le numérique apporte également une autre promesse très forte, une promesse coopérative, celle d’apprendre la vie ensemble. Il faut apprendre à faire avec les autres, avec ses pairs, et ne pas s’installer uniquement dans la compétition. Notre monde a besoin de construction collective. L’outil numérique permet la coopération sur place ou à distance, au-delà des contraintes horaires ou géographiques. C’est un outil puissant donc dangereux, qui rend nécessaire l’accompagnement, le tutorat.

Les jeunes se précipitent d’autant plus sur les réseaux sociaux que ce sont de nouvelles formes sociales très attrayantes au moment où ils sont dans un processus d’individualisation par rapport à leur famille.  »

Jacques-François Marchandise

Pourquoi le numérique a-t-il tant de succès auprès des jeunes ?

J.-F. M. : toutes les formes collectives traditionnelles (famille sous un même toit, service militaire...) se sont déconstruites. Les jeunes ont soif de retrouver et de réinvestir d’autres formes de vie collective. Le numérique n’est pas seulement une technologie, ce sont des dispositifs sociaux techniques. Ce n’est pas le numérique qui a du succès mais de nouvelles formes d’ingénierie sociales, comme Facebook. Les jeunes se précipitent d’autant plus sur les réseaux sociaux que ce sont de nouvelles formes sociales très attrayantes au moment où ils sont dans un processus d’individualisation par rapport à leur famille. 

À quoi ressemblera une salle de classe dans dix ans ?

J.-F. M. : je ne voudrais pas qu’elle ressemble à un self-service, où chacun ira chercher sa connaissance, une sorte de service éducatif où l’élève sera le client. Il y a besoin d’un creuset commun. Tout ne devra pas se faire en ligne. Les moments d’élaboration collective sont des moments indispensables d’enrichissement des approches et des regards. Dans dix ans, une classe sera dans ses murs et hors les murs. Les outils nomades du numérique permettront d’échanger avec l’environnement proche et lointain et de s’ouvrir au monde.

Faut-il avoir peur du numérique ?

J.-F. M. : ce n’est pas en se focalisant sur les dangers que nous construirons une maîtrise collective du numérique. Cependant, il est indispensable d’avoir des points de vigilance (données personnelles, mauvaises rencontres, complotisme...) et nous sommes en droit d’espérer une société civile plus rigoureuse sur l’usage du numérique. Rien ne sert d’avoir peur et de construire des murs. De mémoire, la ligne Maginot, en son temps, n’a pas été très efficace.

Propos recueillis par Claire Alméras et Sylvie Bocquet