Pourquoi font-ils tous ces selfies ?

Réponse d'Elsa Godard, psychanalyste et philosophe, auteur de Je selfie, donc je suis (Albin Michel).

Le selfie traduit l’évolution d’une société qui est passée du Logos grec (discours basé sur la raison et le langage) au culte de l’image éphémère. C’est ce que les Coréens ont baptisé le “pic speech”, le dialogue par l’image. Grâce au selfie, les ados expriment d’un clic leurs émotions, positives ou négatives, leurs amitiés nouvelles. Mais ce selfie, posté sur les réseaux sociaux, est toujours adressé aux autres et c’est en ce sens que cela nous questionne. Tout comme le “stade du miroir”, qui permet au bébé, entre 6 et 18 mois, de construire son irréductible individualité, le stade du selfie, chez l’ado, permet de prendre conscience de son “soi digital”, de son identité virtuelle et sociale.

Que cherchent les ados, sinon à recueillir le maximum de like et de commentaires élogieux ? En ce sens, le selfie est un beau booster d’estime de soi. En postant des images d’eux-mêmes, à un âge où l’on se sent “flottant”, où l’apparence physique change si vite qu’elle nous perd, on prend la mesure de son existence, on se teste, à travers différentes coiffures, différentes tenues... Et c’est constructif. C’est même créatif, au sens où l’on peut également se mettre en scène, travailler son image avec Photoshop, jouer sur les lumières, les couleurs. Les adolescents sont passés maîtres en ce genre de jeux !

En revanche, attention à ne pas se laisser piéger. Je pense bien évidemment aux sextings (textos doublés de selfies sexy), mais aussi à l’addiction réelle aux selfies, comme ce jeune Britannique de 19 ans qui ne faisait plus rien d’autre que se prendre en photo. Sans en arriver là, certains ados deviennent dépendants du regard de l’autre, en calculant le nombre de like qu’ils récoltent. Parlons-en à nos enfants et aidons-les à s’apprécier autrement.

Propos recueillis par Sophie Carquain