L'enseignement supérieur ouvre ses portes

Quelque 20 000 étudiants sont en situation de handicap. C’est peu sur les 2,4 millions que compte la France. Mais, si des progrès considérables ont été réalisés en matière d’accueil, le chemin est encore long pour assurer une pleine égalité des chances.

Jacques, autiste Asperger, est comme un poisson dans l'eau à l'Institut Notre Dame à Sannois (95) grâce à la présence de son AVS Hayatt et à l'aménagement de son emploi du temps

Chaque université, chaque école a sa belle histoire. À l’Université de Lille Droit et Santé, c’est un étudiant devenu tétraplégique après avoir réussi son concours de 1re année de pharmacie qui force l’admiration. Prochainement diplômé, il a suivi tout son cursus en fauteuil, quelqu’un prenant les notes pour lui. À LaSalle Beauvais-Esitpa, on applaudit, en cette rentrée, une jeune fille sourde, de la filière Alimentation et Santé, qui a tellement bien réussi son stage chez Nestlé que l’entreprise lui offre un contrat d’apprentissage pour poursuivre en master.

L’anticipation, clé de la réussite

Ces jeunes ont une volonté de fer, c’est sûr. Mais leurs établissements ne ménagent pas leur peine. Pour Daniel Mellier, chargé de mission “handicap” à l’Université de Rouen, le premier secret de la réussite reste l’anticipation. Alors, dès avril, il reçoit chaque nouveau venu pour mettre en place les aides de la rentrée. « Trouver des traducteurs en langue des signes, savoir combien il nous faudra recruter d’étudiants prenant des notes pour leurs camarades, installer sur des ordinateurs que nous prêterons les logiciels adéquats… Tout cela nécessite du temps », insiste ce professeur émérite, aujourd’hui relais des 520 étudiants en situation de handicap de l’université. Rouen met un point d’honneur à les accueillir. « Quand nous allons dans les lycées présenter nos filières, nous précisons bien qu’un handicap n’empêche pas les études supérieures et que nous avons des solutions pour qu’ils réussissent », insiste Daniel Mellier.

Si le message est ici martelé, c’est loin d’être le cas partout. Alors que 108 080 jeunes en situation de handicap étudient dans le secondaire, leur nombre chute à 20 000 dans le supérieur (le dernier chiffre officiel est 18 200 en 2013). « La déperdition reste trop importante », regrette Stéphanie Bohain, responsable des opérations à l’Arpejeh, une association qui aide ces jeunes, de la 3e à l’insertion professionnelle. « La transition avec le supérieur n’est pas facile. Ils le pressentent et certains s’abstiennent. Il faudrait aménager ce moment car pour eux, comme pour tout le monde, il est plus aisé d’entrer sur le marché du travail avec un diplôme », argumente-t-elle.

Qui sont les étudiants handicapés ?

Déficients moteur : 22 %

Déficients langagiers : 20,1 %

Déficients psychiques : 12,4 %

Déficients viscéraux : 12,4 %

Déficients visuels : 7,1 %

Déficients auditifs : 5,1 %

Déficients intellectuels et cognitifs : 2,7 %

Polydéficiences : 4,9 %


Source : ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche, 2014-2016.

Inégalité territoriale

En théorie, tout est pourtant prévu. La loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances précise que « les établissements d’enseignement supérieur inscrivent les étudiants handicapés et assurent leur formation en mettant en œuvre les aménagements nécessaires à leur situation dans l’organisation, le déroulement et l’accompagnement de leurs études ». En 2007, une première charte Université handicap a été signée, suivie d’une seconde en 2012, pour cadrer l’accueil dans les établissements publics. « Mais si le règlement est commun à tous, chaque université l’applique à sa manière », résume Marie-Pierre Toubhans, coordinatrice du collectif Droit au savoir, qui déplore une grande inégalité territoriale.

Globalement, les universités déclaraient compter 11,5 % de handicapés parmi leurs étudiants, lors du recensement réalisé en 2014 par le ministère de l’Enseignement supérieur. À Rouen, ils étaient alors 16,5 %, mais beaucoup moins à Avignon, Rennes ou Toulouse.

Dans les écoles, la situation est aussi très disparate. « Nous nous sommes réveillés plus tard que l’université », regrette Xavier Quernin, responsable de la mission handicap au sein de la Conférence des Grandes écoles (CGE) qui réunit 221 d’entre elles. La moitié dispose désormais d’un référent handicap, et quelques-unes jouent même les locomotives, même si seuls 2 000 jeunes étudient dans ces écoles.

À La Salle-Beauvais-Esitpa, le contingent d’étudiants handicapés est passé de 5 en 2011 à 70 en 2016. La qualité des aménagements a créé un bouche-à-oreille productif. Sur ce campus de l’Oise, c’est le directeur lui-même qui s’occupe du sujet : « Récemment, nous nous sommes demandé comment un enseignant pouvait à la fois regarder la classe pour qu’un étudiant malentendant puisse lire sur ses lèvres et en même temps écrire au tableau ? Le numérique nous a donné la solution. Aujourd’hui, le professeur écrit sur une tablette des données projetées sur tableau numérique. » D’autres agissent différemment, comme Novencia Paris (école de management), qui exempte de concours du bachelor ses étudiants handicapés souhaitant poursuivre en master. Science-po Paris, lui, les dispense de frais de scolarité. Malheureusement, ces établissements pionniers ne reflètent pas le paysage général et le très faible nombre de ces jeunes en classe préparatoire (3 pour 1 000), crée un filtre qui les empêche d’entrer dans les écoles à bac +2. « Ces jeunes pourraient faire la prépa en trois ans », suggère Marie-Pierre Toubhans. Mais le débat ne semble pas encore mûr.

DU JAMAIS-VU POUR MELANIE

Mélanie souffre de dyslexie et d’un syndrome d’Ehlers-Danlos, une maladie génétique rare qui provoque fatigue, douleurs et difficultés de concentration. Elle a validé son master 1 et passé en juin le concours pour devenir enseignante. Son parcours n’a pas été simple. « En début de 1re année, à l’université de Montpellier, il m’a fallu deux mois pour faire reconnaître mes droits. Après, les problèmes ont continué, plus sporadiques », explique-t-elle. Alors qu’elle bénéficiait d’un tiers-temps, un enseignant a préféré ajouter des points à sa copie plutôt que de rester surveiller. Un geste qui lui a causé « une vraie frustration », se souvient-elle, « celle de ne pas être notée sur mon travail ». Pourtant, Mélanie a connu pire avec un zéro à une épreuve de partiel, sans possibilité d’aller au rattrapage. « Mon absence était pourtant justifiée par ma maladie », s’exclame-t-elle, encore agacée. « Depuis, j’ai déménagé et dans mon université actuelle, c’est très différent. Le service handicap m’a contactée, début juin, pour constituer mon dossier pour septembre. Du jamais-vu pour moi. »

Imprimante braille

Aujourd’hui, le bachelier handicapé n’est donc pas reçu partout de la même manière. « Quand on est malvoyant, et qu’on veut poursuivre à l’université, mieux vaut d’abord s’assurer qu’elle dispose bien d’une imprimante braille », prévient Stéphanie Bohain. Xavier Quernin conseille, lui, « de vérifier que l’établissement convoité dispose d’un référent handicap et de ne pas hésiter à le rencontrer avant l’inscription ». Parmi les établissements accueillants, certains gèrent mieux un handicap particulier, comme l’École supérieure des Beaux-Arts de Marseille (ESBAM), où les malentendants sont nombreux. Un point qui gêne un peu Marie-Pierre Toubhans qui se demande également pourquoi ces étudiants restent sur représentés en Lettres et Sciences humaines, filières moins porteuses pour l’emploi.

Chaque handicap requiert une approche particulière. À Rouen, Daniel Mellier note l’arrivée d’autistes. De deux il y a quatre ans, ils sont quinze aujourd’hui. Pour éviter le stress de la rentrée, ils passent au calme les classiques tests de niveau.

À l’Université de Lille Droit et Santé, où les étudiants “dys” se multiplient ces dernières années, la prise en charge s’est rodée et les tiers-temps aux examens font partie du paysage. « En septembre 2015, nous avons accueilli une jeune femme sourde et muette. Pour l’aider, nous avons recruté un interprète en langue des signes », rappelle Virginie Brus, la responsable de la mission handicap. En dépit de ces aménagements, elle redouble sa première année ; ce qui ne signifie pas un échec car, de l’avis général, ces étudiants décrochent peu, mais ont besoin de plus de temps pour réussir. D’ailleurs, ils ont droit à une année supplémentaire de bourse par cycle d’étude. Une raison de plus pour déclarer son handicap. « À l’entrée dans le supérieur, certains jeunes, qui ont été aidés durant leurs études secondaires, ont envie de s’affranchir de cette béquille et pensent que cela ira. C’est une grave erreur qui peut les faire échouer », prévient Stéphanie Bohain.

Même si une longue route a été parcourue depuis 2005, il reste du chemin. « D’abord, il faudrait que les établissements qui n’ont pas de référent en mettent un en place. Ensuite, il faut susciter l’envie d’études longues chez ces jeunes », martèle Xavier Quernin. Quand un combat commence à être gagné, en arrive un autre…

Ermance Musset

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