Les parents sont les meilleurs soutiens des projets de leurs enfants

Exigence des procédures scolaires, excès ou manque d’informations, trajectoires encore floues, angoisses d’avenir… Comment surmonter la pression aux différents moments d’orientation pour maintenir le dialogue avec son enfant et le soutenir au mieux dans la construction de son projet personnel ? Avis d’experts.

Certaines sentences résonnent comme des couperets. En 2de, la professeure d’histoire de mon fils, Nathan, avait glissé cette phrase, à la fin de notre entretien : « Votre fils a le cerveau vide. » J’ai du mal à l’oublier, se souvient Claire. Manque de maturité, incertitudes, difficultés familiales, exaspération des professeurs… Le parcours de Nathan n’a pas été linéaire. Passionné de musique, il rejoint, après son bac et pendant plusieurs années, un groupe de rock. Puis, inscrit en fac d’histoire, il décroche son master et devient à son tour enseignant, un métier qui le rend aujourd’hui heureux. « De cet épisode, je retiens que le temps, la confiance et la bienveillance sont indispensables pour aider nos enfants à réaliser leurs parcours », confirme Claire.

Résister à ses peurs et à ses a priori

« Aux différents moments d’orientation scolaire se croisent, se rejoignent ou s’opposent le projet de l’adolescent, celui de ses parents et celui de l’institution scolaire. C'est un carrefour particulièrement sensible et parfois conflictuel », note Emmanuelle Reille-Baudrin, docteur en psychologie et chercheur au Cnam. Ce passage est une affaire singulière pour chaque enfant, chaque famille, mais qui est soumise à des procédures et à un agenda uniques pour tous (cf. APB), dans un environnement socio-économique où l’orientation est devenue un sujet central à plusieurs âges de la vie. « Il y a peu de parents qui n’ont pas eu à reconfigurer leur propre orientation », souligne la psychologue.

Autour de la table familiale, seront donc convoqués des éléments objectifs : les notes, les places disponibles dans telle ou telle filière… et subjectifs : ce que l’on pense que son enfant aime, telle passion ou talent d’enfance qu’il pourrait aujourd’hui développer, ses propres craintes… Beaucoup de trajectoires sont possibles, mais n’atténuent pas pour autant la peur du mauvais choix, d’où la tentation bien légitime des parents de protéger leurs enfants en les incitant à suivre des parcours identiques aux leurs ou en les poussant à faire mieux qu’eux (30 % des choix des jeunes seraient issus des rêves brisés de leurs parents).

Pour Emmanuelle Reille-Baudrin, pour qui l’orientation est un trajet et non pas un chemin unique  : « Rien n’est figé, décidé une fois pour toutes. Un rêve non réalisé n’est pas perdu pour autant. Il existe des passerelles, des créations inattendues, même dans les moments difficiles. On devrait d’ailleurs parler davantage des parcours atypiques qui peuvent servir de déclencheurs pour de nombreux jeunes. »

Très tôt les familles doivent accompagner les enfants dans un parcours de découverte des métiers. Plus tôt cette démarche sera commencée, plus elle éveillera l'enfant à son futur professionnel. Le dialogue doit être le maître-mot de cette initiation à la vie et les parents doivent accepter les choix des enfants sans a priori. L'Apel, grâce à son réseau ICF (Information et conseil aux familles), peut aider les familles à élaborer ce chemin de réflexion. »

Jean-François Hillaire , Vice-président national de l'Apel

Savoir dire “Pourquoi pas”

Ce sont ces parcours atypiques que Bertrand Bergier, professeur de sociologie à l’UCO, à Angers, et professeur associé à l’université de Sherbrooke, Québec, au Canada(1), a étudiés de près pendant
6 ans. 110 jeunes multiredoublants qui se sont retrouvés pour certains d’entre eux sur les bancs de l’école Centrale ou de la fac de médecine (on compte en France 800 jeunes par an, titulaires d’un BEP ou d’un bac pro qui poursuivent des études longues). Quelles ont été les attitudes de leurs parents ? De condition sociale modeste, sans grande connivence avec le système scolaire, ils ont pourtant participé au maintien de leurs enfants dans celui-ci. Comment ? En accompagnant sans rigidité ni crispation ou injonction : pas de vision stratégique ni volontariste. Ils ont été du côté du « pourquoi pas ? ». « Ce sont des complices intéressants, souligne Bertrand Bergier. Ils ont ouvert l’espace des possibles. Aux jeunes ensuite de se débrouiller. »

À ce lâcher prise s’est également ajoutée au quotidien la transmission de valeurs et de comportements qui sont autant de faire valoir pour le jeune – tenir ses engagements, arriver à l’heure, rendre un travail soigné – et qui font écho aux valeurs de savoir être promues au collège et au lycée.

Les parents ne sont pas forcément angoissés, ils ont envie d'y voir plus clair dans la jungle des filières. C'est important qu'ils imaginent avec leurs enfants tous les possibles, que le cas échéant, ils puissent les guider vers un plan B, et qu'après un premier parcours généraliste (philosophie, mathématiques...), ils les ramènent à une certaine réalité. »

Jean-Marc Petit , Délégué général de Renasup, au sein de l'enseignement catholique

Garder le cap en pleine adolescence

Mais que faire quand les tensions liées à l’adolescence rendent le dialogue impossible et brouillent les perspectives ? Repli sur soi ou “crise bruyante”, l’inquiétude des parents s’installe et se nourrit des scénarios les plus sombres : mauvais choix, perte de temps, refus de grandir et pourquoi pas rupture sociale… « Les parents ont le droit d’avoir peur, reconnaît Emmanuelle Reille-Baudrin. L’inquiétude est même un soin magnifique à condition qu’elle n’étouffe pas le jeune. Et la crise peut avoir une vertu, c’est que normalement elle ne dure pas. Quand elle s’achève, on voit apparaître de nouveaux projets… un nouvel équilibre. » Plus les tensions seront vives avec les parents, plus il sera primordial que le jeune garde des liens avec les autres et le monde (professeurs, oncle, marraine…) pour lui permettre le moment venu de trouver sa voie. Patience, souplesse, compréhension… Les parents devront donc garder une porte ouverte sur un projet inattendu et ne pas vouloir sceller trop vite le destin scolaire de leur enfant, d’autant plus que l’enseignement supérieur est devenu complexe et ne ressemble plus beaucoup à ce qu’ils ont connu. Les parents devront conjuguer la nécessité d’accompagner leurs enfants, sans faire à leur place, avec l’envie de tenir compte de leur désirs tout en dépassionnant le débat, et en posant un regard d’espoir sur l’avenir.

Sylvie Bocquet


(1) Auteur, avec Ginette Francequin, de La revanche scolaire. Des élèves multiredoublants, relégués, devenus superdiplômés, Érès, 2005.