Lycéens professionnels confinés : comment lutter contre le décrochage scolaire

Coups de fil aux élèves, adaptations aux contraintes familiales et à la fracture numérique, réduction de la charge de travail et du temps passé derrière un ordinateur,… Les équipes pédagogiques trouvent des solutions pour éviter de "perdre" des lycéens professionnels pendant le confinement.

Entre 5 et 8%. C’est la part d’élèves ayant décroché de l’école depuis le début du confinement, selon l’estimation donnée fin mars 2020 par le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer. Dans une tribune parue le 5 avril dans l’Obs, des maires de Seine-Saint-Denis tablent sur un taux beaucoup plus élevé (autour de 25 à 35%) dans les quartiers populaires. Au lycée professionnel privé Marc-Seguin à Annonay, au nord de l’Ardèche, Jean-Louis Baudier, qui dirige l’établissement, estime avoir perdu « une quinzaine d’élèves sur 574 ».

Prêter du matériel informatique

Selon lui, « la fracture sociale et numérique » est le principal facteur de ce décrochage. « Une partie des familles n’est pas équipés ou ne maitrise pas l’outil informatique », précise celui qui préside également l’UNETP (Union nationale de l’enseignement technique privé). Un problème qu’il a pris en compte dès le début du confinement. Dix-huit élèves de son établissement ardéchois ont ainsi pu bénéficier du prêt de l’un des ordinateurs du lycée reconfiguré pour l’occasion. « Mais cela ne règle pas le problème du réseau dans des coins reculés ou la question des zones blanches, sans Internet », prévient Jean-Louis Baudier.

Envoyer le travail aux élèves déconnectés

Le chef d’établissement espère que l’accord signé par le ministère avec La Poste permettra de « toucher les perdus ». Le principe ? Chaque professeur dépose - sur un espace dématérialisé - des documents que La Poste imprime et livre au lycéen, avec une enveloppe T (gratuite) pour le retour des devoirs réalisés par l’élève. « C’est en train de se mettre en place », témoigne Jean-Louis Baudier. Les élèves « en situation de déconnexion numérique » sont visés en premier lieu. L’accord prévoit aussi « une distribution sécurisée de matériel informatique ». 

Limiter les classes virtuelles

Pour les élèves connectés aussi, les équipes pédagogiques ont identifié des facteurs de décrochage. Ils s’accordent, par exemple, à dire que la classe virtuelle laisse une partie des élèves sur le côté. Sans compter les difficultés liées à la saturation des plateformes, elle impose en effet une présence derrière l’écran à une heure donnée. Or, « dans les familles où il y a plusieurs enfants - voire des parents en télétravail - et un seul ordinateur, ça bloque », résume Cyrille Granger, professeur d’énergétique au lycée d’Annonay. L’enseignant a opté pour un outil numérique - un Padlet - qui permet à chaque élève de travailler au moment opportun pour lui, et sa famille. Il s’organise pour regrouper virtuellement ses élèves « pour qu’ils se voient et échangent », sur Discord. Cet outil, bien connu des gamers, lui a été proposé par un élève.

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Alléger la charge de travail

Dans les Côtes d’Armor, Charlotte Rousselet, chargée de mission à la direction de l’enseignement catholique, loue « la réactivité, l’investissement et l’inventivité des équipes de sa région, afin de ne pas lâcher les jeunes dans la nature ». Mais depuis le début de la troisième semaine de confinement, on lui fait remonter « des nouveaux cas d’essoufflements ou de décrochages dans la voie professionnelle, qui scolarise majoritairement un public scolairement fragile », précise-t-elle. « Des élèves fatiguent de ne travailler que sur le numérique », ajoute la chargée de mission. Cyrille Granger abonde, estimant qu’ « un élève ne peut pas passer un temps plein derrière un ordinateur ». Au sein de son lycée ardéchois, l’équipe pédagogique a planché pour alléger la charge de travail. Une solution « nécessaire pour éviter le découragement, donc le possible décrochage, d’une partie des élèves noyée sous un rythme de travail plus soutenu qu’en classe », se félicite Jean-Louis Baudier. Une réflexion que de nombreuses équipes ont menées à ce jour.

Le confinement a privé ces élèves, qui accrochent parfois peu aux disciplines scolaires générales, de la dimension concrète et de la pratique de leur matière professionnelle

 

Charlotte Rousselet, chargée de mission à la direction de l’Enseignement catholique des Côtes d'Armor

Faire pratiquer les matières professionnelles

Charlotte Rousselet insiste sur une des difficultés spécifiques pour les élèves de lycée professionnel en cette période de confinement. « Cette situation a privé ces élèves, qui accrochent parfois peu aux disciplines scolaires générales, de la dimension concrète et de la pratique de leur matière professionnelle. » Elle témoigne des initiatives d’enseignants de ces matières qui proposent à leurs élèves de relever des défis en cuisine, en se filmant en train de réaliser une recette, ou en effectuant une coupe de cheveux à un parent, pour la filière coiffure. Une pratique à domicile s’avère plus difficile pour de futurs techniciens de maintenance des systèmes énergétiques et climatiques, comme les élèves de Cyrille Granger. L’enseignant ne peut, par exemple, les faire travailler sur des chaudières à distance. Il compte insister sur la pratique après le confinement. Rien ne dit qu’il pourra le faire au cours de cette année scolaire.

Assurer la « continuité humaine »

Pour l’heure, ce que craint ce professeur principal d’une classe de seconde pro, ce sont les effets négatifs de la coupure des vacances, qui intervient alors que certains élèves venaient tout juste de donner signe de vie et de se mettre au travail. « Dans l’enseignement catholique, notre projet est basé sur la personne. Nous ne sommes pas là uniquement pour donner des devoirs mais pour prendre soin les uns des autres, renchérit Charlotte Rousselet. Le souci des équipes, c’est non seulement la continuité pédagogique, mais la continuité humaine. » Nul doute que les enseignants passeront un temps conséquent à téléphoner à leurs élèves à la rentrée - confinée - des vacances de printemps. Comme au début du confinement. Avec quelques semaines d’expérience de l’inédit en plus.

Isabelle MARADAN

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