« Apprivoisons les peurs pour aider nos enfants à grandir »

Entretien avec Pierre-Henri Tavoillot, philosophe

Pourquoi tant de peurs aujourd’hui ?

En considérant les choses avec un recul historique, nous nous apercevons que nous avons, aujourd’hui, moins de raisons d’avoir peur que par le passé. Même si on sort d’une crise pandémique importante, la capacité à résister et à trouver des solutions, comme la sortie d’un vaccin en moins d’un an, a été époustouflante.

Or, c’est le contraire qui se passe. Nous avons peur de tout, de ce que nous buvons, de ce que nous respirons, de ce que nous mangeons… Nous avons peur de plein de petites choses.

Et si jadis, l’avenir était perçu sous le signe du progrès, aujourd’hui nous avons tendance à l’envisager comme la fin du monde.

Enfin, la peur s’est déculpabilisée. Autrefois, ceux qui avaient peur, c’était les enfants, les personnes âgées et les femmes. Mais les hommes, eux, n’avaient pas peur. Et toute la tradition philosophique et religieuse a consisté à repousser la peur. Car la peur est le sentiment délétère par excellence. Or aujourd’hui, la peur est devenue une vertu, presque une sagesse.

Pourquoi les peurs augmentent-elles ?

Il y a plusieurs interprétations possibles qui ne sont pas antagonistes.

La première dirait que cette peur est propre à l’Occident qui serait en déclin. Sa force vitale est train de décroitre, avec une population trop gâtée, un peu vieille ou infantile. Quand on va dans les pays émergeants, on ne sent pas de peur, malgré des conditions de vie qui sont plus défavorables que les nôtres.

La deuxième interprétation, Tocquevilienne, qui rejoint la première, consiste à dire que la peur est propre au temps démocratique. Les démocrates sont dans l’avoir et dans le bien-être, donc nous avons peur car tout peut menacer nos possessions.

La troisième interprétation, elle, est de type freudien. L’homme a des peurs et des angoisses, intrinsèquement liées à des angoisses de mort. Les peurs sont focalisées, localisées. Et pour Freud, toute la stratégie humaine vise à transformer les angoisses en peurs et en phobies sur lesquelles on peut agir. Contrairement à l’angoisse qui n’a pas d’objet. C’est ce que font les enfants qui transforment en peur du noir leurs angoisses de mort.

Mais comme l’explique Freud, si la phobie permet à un moment la guérison, elle peut devenir envahissante si elle se transforme en névrose, voire en psychose.

Il y a une peur de l’avenir ?

Le souci ou l’angoisse de l’avenir c’est très différent. Le souci de l’avenir est légitime, c’est l’envie que le monde de demain soit satisfaisant pour nos enfants. Nous n’avons plus la naïveté et l’insouciance de la philosophie des Lumières qui pensait que le progrès scientifique allait ispo facto produire le bonheur de l’humanité, mais à l’inverse ne considérons pas que l’avenir nous mène directement vers la catastrophe.

Nous sommes sans doute plus lucides, mais cette lucidité vient avec une forme d’inquiétude qui, elle non plus, ne doit pas devenir envahissante. Pour le dire très clairement, il faut que nous soyons adultes. C’est-à-dire ne pas être dans la toute-puissance, ni dans l’insouciance. L’adulte veille à léguer à ses enfants un monde qui soit habitable.

Nous sommes à une époque où le vrai conflit se joue entre ceux qui cèdent aux sirènes séduisantes de la peur et ceux qui, sans désespoir, ont conscience de la complexité du monde actuel.

Les médias et les réseaux sociaux aggravent-ils les peurs ?

Les médias jouent un rôle de démultiplicateurs des passions, notamment des trois grands sentiments que sont la colère, le ressentiment et la peur. Ils démultiplient également la diffusion des fake news, qui vont beaucoup plus vite que les vérités. Mais par ailleurs, les médias sont ambivalents, car grâce aux réseaux sociaux, nous avons aussi un accès plus diversifié à l’information.

Pascal parlait de la « victoire des demi-habiles », c’est-à-dire de ceux qui en savent assez pour être contre et déconstruire, et de ceux qui n’en savent pas assez pour être pour et construire. Et nous sommes tous un peu des « demi-habiles » face à la complexité du monde. Or, justement face à ce monde illisible et incompréhensible la peur donne une clé d’analyse. Le complotisme une formidable clés d’analyse. On résume toute la complexité du monde en un complot.

Pourquoi le monde est-il devenu si complexe ?

Le monde a toujours été complexe, mais avant nous avions les clés de lecture que sont le mythe, le discours religieux ou l’idéologie.

Aujourd’hui, comprendre le monde suppose de bosser à temps plein. Et dès que nous entrevoyons des scénarios qui permettent d’expliquer des choses, nous nous y engouffrons.

Puisque nous savons tous lire, écrire et penser, nous devrions avoir une vision et une compréhension du monde, mais la plupart des gens n’ont pas le temps pour cela.

Avec l’émergence des nouveaux médias, tous les points de vue se valent. Et les discours les plus stupides comptent tout autant que les discours les plus élaborés et les plus compétents.

Cependant, je vois chez les jeunes un esprit critique plus présent. Une porte s’ouvre pour sortir de cette naïveté.

Comment lutter contre la peur ?

La lucidité, c’est ce qui permet de maîtriser la peur. Et ça, depuis la nuit des temps. Il n’y a pas de scoop. Nous vivons dans une époque qui exige de nous d’être plus responsables que par le passé. L’exigence d’être adultes s’est accrue.

Nous avons également à portée de main, en démocratie, une promesse qui est formidable, dont nous n’avons pas tellement conscience mais qui devrait nous alimenter. Elle dit que tous les humains peuvent grandir ensemble. C’est-à-dire que nous pouvons grandir dans un couple, dans une famille, en société, dans une entreprise, etc. L’éducation est au cœur de la démocratie.

Alors grandir pour quoi ? C’est à chacun de trouver la réponse. Pour se rapprocher de ceux que l’on aime ? De Dieu ? Ou pour contribuer à l’amélioration de l’humanité ? C’est grandir librement, ce qui est très exigent.

Il me semble que nous avons les ressources pour ne pas avoir peur, si nous considérons que le but de la vie humaine, individuel ou collectif, c’est de grandir.

Propos recueillis par Claire Alméras et Sylvie Bocquet