12-17 ans : développer leur esprit critique

Autonomie, curiosité, lucidité, modestie... Voilà des attitudes qu’il faut encourager chez les adolescents. Explications avec Jérôme Grondeux, inspecteur général de l’Éducation nationale et historien.

© Hubert Poirot-Bourdain

DÉVELOPPER l’esprit critique des élèves, en particulier chez les adolescents. Un vieux leitmotiv au sein de l’Éducation nationale. « Très ancienne, cette tradition éducative visant à la fois à transmettre des connaissances et à prendre du recul par rapport à elles s’enracine notamment dans l’esprit des Lumières », précise l’historien et inspecteur général de l’Éducation nationale, Jérôme Grondeux.

OSER PENSER PAR SOI-MÊME

En 2015, cette ambition revient brutalement au centre des préoccupations, après l’attentat contre Charlie Hebdo et en réaction à la montée des thèses complotistes chez une fraction des élèves. L’Éducation nationale lance alors sa mobilisation pour les valeurs républicaines. Dans ce cadre, Jérôme Grondeux engage une réflexion sur la façon dont les enseignants peuvent former l’esprit cri- tique des élèves. « Il s’agissait de clarifier, d’expliciter ce que certains professeurs faisaient déjà en classe et de le diffuser plus largement », commente-t-il.

Publié sur le site Eduscol, destiné aux enseignants, le résultat de ces cogitations offre un passionnant mode d’emploi de l’esprit critique, sans occulter la difficulté de l’entreprise. Car cette aptitude, à entretenir toute la vie et dans tous les domaines, n’est jamais définitivement acquise. « L’esprit critique se cultive à travers un ensemble d’attitudes », explique Jérôme Grondeux. Pour le développer, il faut faire preuve d’autonomie, oser « penser par soi-même », comme le préconisait le philosophe Emmanuel Kant, et parfois différemment de ses proches, de ses pairs.

Autre ingrédient indispensable : la curiosité. Celle-ci nous incite à comprendre le monde qui nous entoure. « Il faut aussi faire preuve de lucidité : avoir une vision claire de ce que l’on sait et de ce que l’on ignore », ajoute- t-il. Face à une question qui nous dépasse, il ne faut pas hésiter à « suspendre son jugement ». « L’esprit critique implique de prendre le temps de s’informer, ce qui n’est pas évident dans une société de l’immédiateté, qui exige une réaction instantanée, notamment sur les réseaux sociaux », reconnaît Jérôme Grondeux.

L’AVIS DE PASCAL BALMAND, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE

LA MISSION SPÉCIFIQUE DE L’ÉCOLE CATHOLIQUE

Le développement de l’esprit critique est au cœur des missions de l’école, qui doit apprendre aux élèves les conditions d’un vrai travail intellectuel et les règles du débat. L’exercice de la dissertation remplit cette mission en apprenant aux lycéens à poser un raisonnement rationnel avec des arguments. Par le biais des corrections qu’il apporte, l’enseignant suscite déjà un dialogue avec ses élèves. Je ne crois pas beaucoup au débat pour le débat. Les échanges sont constructifs si l’adulte accepte que sa parole soit respectueusement questionnée et remise en cause. Il doit être alors confiant en sa légitimité à partager des valeurs et des savoirs avec sa classe et veiller à ce que l’esprit critique ne soit pas une dénonciation polémique de ce que pense autrui.
L’école catholique a également une autre mission. Celle d’aider les jeunes chrétiens à une appropriation adulte de leur foi, conformément à la tradition de l’église de promouvoir cette articulation entre foi et raison. Les adolescents qui le souhaitent devraient pouvoir ainsi s’initier à une démarche théologique et exégétique, avec des activités dédiées, proposées par les enseignants et les parents. 

DÉDRAMATISER L’ERREUR

Enfin, on n’exerce pas son esprit critique en solitaire. Il faut savoir entendre les autres pour former son juge- ment. « Sans écoute, l’esprit critique se mue en “esprit de critique”, qui consiste à dénigrer systématiquement ce que l’on ne comprend pas », prévient Jérôme Grondeux.

L’écoute, la modestie : deux attitudes difficiles pour des adolescents aux prises avec la construction de leur identité, et donc en pleine affirmation d’eux-mêmes. Face à ce défi, les adultes doivent faire preuve de patience et de détermination. Dans le second degré, l’esprit critique se cultive d’ailleurs dans toutes les matières, et pas uniquement lors de l’enseignement moral et civique. « On ne peut espérer un succès total, estime Jérôme Grondeux. Mais il faut aller le plus loin possible. » 

NOEMI CONSTANS

3 QUESTIONS À MARIE-FRANCE HAZEBROUCQ, PROFESSEURE DE PHILOSOPHIE

S’INFORMER POUR MIEUX ARGUMENTER

Comment aider un adolescent à aiguiser son esprit critique ? Le parent doit d’abord en faire preuve lui-même, être capable de mettre en doute ses propres convictions. Amener un adolescent à raisonner, argumenter et analyser n’est pas simple, surtout lorsqu’il éprouve le besoin d’affirmer ses opinions contre celles de ses parents, en s’opposant à ce que Kant appelle le « préjugé de l’autorité ». Or, si les jeunes ont raison de penser par eux-mêmes, ils prennent le risque de s’enfermer dans un autre préjugé : « l’égoïsme logique » qui consiste à confondre leur opinion avec la vérité. L’esprit critique diffère beaucoup de celui de contradiction !

Comment contourner cet écueil ? Dans un climat de franchise et de bienveillance : on ne discute pas avec un ado en colère. Il faut l’amener à se poser cette question : en quoi ai-je raison ? Pour discuter avec un jeune qui n’hésitera pas à les contredire, les parents doivent s’informer, faire le point sur leurs connaissances, afin d’argumenter ou de reconnaître leur ignorance. Par ailleurs, il existe des vérités historiques ou scientifiques qu’on ne remet pas en question. Face à un jeune qui nierait l’extermination des Juifs par les nazis, il faut rester ferme, et conseiller éventuellement des lectures, des films.

Peut-on trouver une aide dans la philosophie ? Bien sûr, car elle suscite un questionnement permanent. Prenons Socrate, qui pratiquait la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits. Je conseille aux parents la lecture du Lachès, un dialogue de Platon, dans lequel il s’entretient du courage avec deux généraux. Professant son ignorance, Socrate les interroge, propose des contre-exemples et, pas à pas, réfute ce qu’ils croient savoir pour chercher avec eux la vérité. Qu’on soit ado ou adulte, admettre le caractère subjectif de son opinion permet ensuite d’avancer.

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