3-11 ans : susciter leur esprit critique

Des pistes pour susciter leur curiosité, leur sens de l’observation, et instiller un doute bénéfique... À travers des exercices pratiques et des exemples concrets.

© Hubert Poirot-Bourdain

« PAPA, si le Père Noël existe, par où passera-t-il puisqu’on n’a pas de cheminée ? » L’esprit critique surgit parfois très tôt... Et, souvent, sous une interrogation anodine. « La définition même de l’intelligence n’est-elle pas de remettre en question toutes les affirmations pour raisonner de manière autonome ? » interroge le psychologue Nicolas Gauvrit, coordinateur d’un livre sur le sujet : Des têtes bien faites. Défense de l’esprit critique. Pour autant, pas question de « massacrer » les belles légendes qui les font rêver à un âge tendre. On peut plutôt décider de les mettre sur la voie de la raison. C’est l’option choisie par Rose-Marie Farinella, professeure des écoles, à Taninges (Haute-Savoie), et ancienne journaliste, surnommée dans son milieu « la chasseuse de fake news ». « Dès l’âge de quatre ans, à partir de contes, on peut évoquer avec eux la notion de point de vue : le loup n’a pas le même point de vue que le Petit Chaperon rouge ou la Grand-Mère ! Chacun a ses raisons d’agir. On peut également insister sur la diversité des cultures. Nous n’avons pas les mêmes habitudes ni les mêmes rituels que notre voisin. Cela permet de prendre une distance critique par rapport à ce qui nous est présenté comme la seule vérité possible. »

THÉATRE ET REPORTAGES

Le plus réjouissant est de faire participer les élèves en tant qu’acteurs/ réalisateurs : dans des mini-pièces de théâtre où chacun interprète un rôle (l’écolo, le jour- naliste, le chasseur), ou à travers des reportages d’opinion. « J’avais donné à mes élèves la consigne de réaliser deux sujets : “Mon village est le plus beau”, “Mon village est le plus laid”. Ils ont pris des photos sous ces deux angles. C’est très efficace pour débusquer la mauvaise foi et stimuler leur esprit critique ! »

À partir du CE2 (8-9 ans), les enfants sont mûrs pour une éducation aux médias stricto sensu : « On peut, instituteurs comme parents, leur indiquer la différence entre un catalogue et un journal d’opinion ; entre une publicité et un article, suggère Rose-Marie Farinella. Et on réfléchit ensemble. Qu’est-ce qu’une “infox” ? Comment vérifier et recouper une information sur Internet ? »

SOPHIE CARQUAIN

L'avis de Brigitte Labbé, essayiste et co-fondatrice des goûters philo

« LEUR INSTILLER LE DOUTE »

Dès l’âge des premières questions (4-5 ans), à nous d’adopter une attitude critique en évitant de leur « claquer » une réponse au nez de façon autoritaire du type : « C’est comme ça et pas autrement ». Si un enfant demande « pourquoi on enterre les morts », on peut soit leur répondre « pour des raisons d’hygiène » (et on aura refermé leur esprit critique) soit accueillir sa question : « Qu’en penses-tu toi ? » Car l’enfant vous invite à cheminer avec lui ! De cette manière, on instille chez lui l’esprit du doute philosophique. S’il pose la question : « Tu crois en Dieu, toi ? » On peut lui ré- pondre : « Moi, oui (ou non), mais d’autres pensent autre chose. » Second conseil : il faut les inviter à vérifier par eux-mêmes. « On m’a dit que la glace était assez solide pour patiner, mais on va tester avant de se lancer. » « J’ai lu qu’il fallait passer le plat cinq minutes au micro-ondes, on va vérifier ensemble si cela suffit. » Enfin, dès 8-9 ans, ils doivent com- prendre qu’on ne doit pas suivre une consigne sans la comprendre. Il y a quelques temps, j’ai demandé à des enfants d’imiter le cri du mouton. Ils étaient 300 dans la salle, ils l’ont fait. Je leur ai ensuite fait comprendre qu’ils auraient pu demander pourquoi il fallait le faire...

L’AVIS DE JACK GUICHARD, scientifique, cofondateur de la Cité des enfants-La Vilette

« OBSERVER LA NATURE »

Avec les petits, il faut retourner au réel. Donc, au sens de l’observation ! La nature offre un terrain fabuleux pour stimuler l’amour de la connaissance – de même que les ateliers de chimie ou physique – comme à la Cité des enfants, à la Villette. À la maison, dès 3 ans, on peut les soumettre à un atelier amusant : « Ça coule ou ça flotte. » On leur présente plusieurs objets (en bois, métal, plastique, poly- styrène...), on leur demande leur avis et on vérifie. Particulièrement intéressant, le citron, dont, intuitivement, on pense qu’il va couler. Or, l’agrume flotte grâce à sa peau, pleine d’air, qui fait office de gilet de sauvetage. On vérifie avec eux en épluchant le fruit, qui se met alors à couler. C’est une expérience idéale pour nourrir leur esprit critique.
On leur fait comprendre aussi que la science évolue tous les jours : aucune vérité scientifique n’est définitive. C’est cela aussi qui va susciter leur esprit critique... Et leur désir d’apprendre. Un exemple ? Les champignons, rattachés depuis toujours aux plantes alors que, il y a quelques années, les scientifiques ont prouvé qu’ils n’émettaient pas de chlorophylle et étaient en réalité à la frontière entre les végétaux et les animaux.

L’AVIS DE ELISABETH BRAMI, PSYCHOLOGUE ET ÉCRIVAINE

« DÉGOUPILLER LES STÉRÉOTYPES »

Françoise Dolto disait que, dès l’âge de 3 ans, l’enfant comprend que son parent n’a pas de réponse précise à apporter à la mort. C’est alors qu’il commence à développer son esprit critique. Dès cet âge, on peut les renvoyer à leur propre questionnement. Pendant les interventions scolaires, les petits de- mandent souvent : « Où est maman ? » Je leur réponds : « D’après toi ? » Et s’ils répètent la question, j’enclenche mon arme favorite, l’humour : « Dans ta poche/dans le frigo/à la cantine. » Forcément, ça stimule !
Aujourd’hui, ce qui est capital, c’est le rapport à l’écran. Ça a démarré avec le 11-Septembre. Certains enfants ont considéré que l’image des avions percutant les tours jumelles était extraite d’un jeu vidéo. D’où l’importance de les renseigner sur les effets spéciaux et les bidouillages d’images. À nous de leur montrer que telle photo de mannequin ou tel coucher de soleil ont été retouchés. Dégoupiller les stéréotypes, c’est essentiel. Pour leur faire comprendre que le rose n’est pas que pour les filles, que le roux n’est pas laid ou le loup pas forcément méchant, on peut leur lancer:«Qui a dit cela ?Tiens, on va vérifier l’information. » Ce doute méthodique est précieux pour lutter contre les clichés liés au sexisme, au racisme, à l’antisémitisme.

Ajouter un commentaire

Les réactions à cet article (0 commentaire)

    Soyez le premier à laisser un commentaire.

Voir plus de commentaires