Comprendre et déjouer la mécanique des « infox »

On croyait le XXIe siècle éclairé, il est rongé par les contre-vérités et les manipulations en tous genres. Pourquoi ? Comment réagir face à la déferlante des « fake news » ?

© Hubert Poirot-Bourdain

LE PHÉNOMÈNE est puissant et multiple. Fausses informations, rumeurs, canulars, complotisme... 21 % de Français sont d’accord avec au moins cinq théories du complot, selon une enquête menée par la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, publiée en février. Les récits fantasmatiques rivalisent avec les études scientifiques les plus sérieuses, les croyances l’emportent sur les faits et les preuves, la crédulité sur la raison, dans un climat de défiance vis-à-vis des formes traditionnelles d’autorité et des médias.

En janvier, le baromètre de la confiance des Français dans les médias réalisé par Kantar pour le journal La Croix faisait état d’une baisse significative de la crédibilité des différents supports de presse auprès de la population et d’un doute sur l’indépendance des journalistes, alors que l’intérêt pour l’actualité remontait fortement après trois années de baisse. Qui croire ? Plus que jamais, l’école, l’université, les instances scientifiques et les médias ont un rôle déterminant à jouer.

BULLES D’OPINION

Si l’art de la manipulation existe depuis des siècles, il est aujourd’hui décuplé par Internet. Chaque minute dans le monde, 100 000 messages sont publiés sur Twitter, 500 000 commentaires postés sur Facebook et 400 heures de vidéos sur YouTube, avec leur lot de vérités et de mensonges. « Avant Internet, précise Monique Dagnaud, sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), les idées marginales ne se partageaient pas. Aujourd’hui, il suffit de trois clics pour fabriquer des bulles d’opinion. Les individus qui affirment des choses non prouvées constituent ainsi une force de frappe plus grande. » Des arrangements avec la vérité aux insinuations et interprétations, il n’y a donc qu’un pas. Un pas allègrement franchi ces deux dernières années par Donald Trump, qui communique directement avec ses électeurs en leur livrant de vrais mensonges ou des vérités très subjectives.

Mais chacun n’est-il pas tenté de détenir sa propre vérité ? Pour conserver sa propre singularité ? Ou pour se rassurer, comme le souligne Théodore Alexopoulos, chercheur à l’institut de psychologie de l’Université Paris-Descartes. « Notre tendance à répercuter une fausse information, lorsqu’elle est soutenue par une communauté, est aussi une manière de nous sentir plus forts. »

FAUSSES INFOS : DES CLEFS POUR EN DISCUTER AVEC VOS ENFANTS *

Ne pas confondre les faits qui constituent une réalité vérifiable et l’opinion, qui est un jugement porté sur ces faits.
♦ Ne pas confondre l’information et le divertissement. Certains médias mettent en scène conflits et scandales impliquant des personnes connues. Des récits « vendeurs », qui transforment l’actualité en produit de marque.
Plus l’info est énorme, plus il faut vérifier son origine, se poser des questions simples, recouper les propos...
Éviter la personnalisation des contenus sur Internet en réglant, par exemple, les paramètres de confidentialité sur Google ou en supprimant régulièrement l’historique de navigation et les cookies, afin de ne pas avoir toujours le même type de contenu.
Attention aux images stéréotypées, détournées ou aux phrases chocs qui jouent sur l’émotion, le sensationnel au détriment de la réflexion.
Attention aux faux raisonnements : les généralisations abusives (« Ma sœur a raté son permis trois fois, les filles sont vraiment nulles au volant. ») ou les analogies douteuses. À la manipulation des mots et des idées : les faux dilemmes (« Tu as deux solutions, avoir de bonnes notes ou finir en pension. »), la technique de la fausse piste (« Vous trouvez que l’éducation coûte cher, réfléchissez à ce que coûte la santé. »)...

* Merci à Génération Numérique

AUTOMATISMES DU CERVEAU

Que se passe-t-il donc dans notre cerveau pour que s’infiltrent et s’incrustent les scénarios les plus invraisemblables ? Grégoire Borst, directeur adjoint du laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant à Paris-Descartes, nous donne quelques pistes. À l’échelle de l’espèce, notre cerveau n’a pas évolué au point de prendre en charge et de trier rapidement la masse d’informations qui nous parvient. Nous allons donc céder à des automatismes, bien adaptés à certains contextes, mais qui nous amènent à nous tromper dans un monde où l’information circule trop vite.
Autre biais, face à une information, vraie ou fausse, nous aurons plutôt tendance, par facilité, à rechercher des infos qui la renforce plutôt que de douter ou d’aller à l’encontre de certaines de nos croyances. Notre cerveau a besoin de temps pour prouver la véracité de telle ou telle donnée. Une autre façon de dire que l’homme n’est pas naturellement rationnel. « Comme nous sommes en permanence en train de mener plusieurs tâches cognitives, nous traitons les informations sans nécessairement détecter les distorsions logiques. Et le simple fait d’être exposé de manière répétée à une même information augmente la probabilité de lui accorder du crédit », ajoute Théodore Alexopoulos. D’où l’importance de faire l’effort d’apprendre à raisonner.
Un combat que mène l’Université Paris-Descartes. Pour Frédéric Dardel, son président, il y a urgence tant la remise en cause de l’expertise scientifique par des lobbies plus ou moins formels est forte. Des exemples d’enjeux ? Le réchauffement climatique, les vaccins, les médecines alternatives... 

SYLVIE BOCQUET

Ajouter un commentaire

Les réactions à cet article (0 commentaire)

    Soyez le premier à laisser un commentaire.

Voir plus de commentaires