Dans le cerveau d'un enfant précoce

Une pensée plus rapide, plus puissante, mais pas foncièrement différente de celle du commun des mortels, une intelligence en partie héréditaire : le cerveau à haut potentiel livre certains de ses secrets.

© Florence Brochoire

Ces têtes bien faites vont vite

« Plusieurs études ont montré que les enfants philocognitifs (à haut potentiel) bénéficiaient d’une meilleure connectivité des neurones au sein d’un même hémisphère et entre les deux aires cérébrales, ce qui peut les amener à traiter les informations plus rapidement », explique Fanny Nusbaum, docteure en psychologie, chercheuse associée en neurosciences à l’université Lyon II et directrice du centre Psyrene. Avec ses confrères Olivier Revol et Dominique Sappey-Marinier, elle a mené une étude sur 80 enfants, qui a corroboré ce constat.

Grâce à l’imagerie par résonance magnétique (IRM), ces chercheurs ont aussi comparé deux types de surdoués : les « laminaires », dont les résultats aux tests de QI sont homogènes, et les « complexes », aux performances disparates. « J’ai proposé ce distinguo il y a quelques années car je ne voyais apparaître que le profil de l’enfant à haut potentiel (HP) hypersensible, anxieux, atteint de troubles du comportement, alors que je rencontrais aussi des jeunes plus apaisés et capables de s’adapter », explique Fanny Nusbaum.

L’imagerie cérébrale a indiqué des différences entre ces deux profils. « La meilleure connectivité des neurones s’effectue davantage dans l’hémisphère gauche pour les “complexes” et dans le droit pour les “laminaires” », précise Fanny Nusbaum. L’équipe a interprété ces données et en a déduit des traits de personnalité. Le « complexe » serait visionnaire, créatif, parfois rigide et moins apte à se concentrer. Le « laminaire » serait curieux, ouvert, adaptable et moins à l’écoute de ses émotions. La proportion de ces « dominantes » varierait selon les enfants. 

Le haut potentiel... une chance ?

La réponse de Jeanne SIAUD-FACCHIN, psychologue clinicienne et psychothérapeute

Un enfant précoce a la capacité de se saisir plus rapidement des infos qui lui parviennent, de les relier entre elles, de les associer à d’autres compétences et ainsi de gagner en efficacité. Nos intelligences sont multiples : sociale, émotionnelle, kinesthésique, etc. C’est comme si cet enfant à haut potentiel intellectuel s’appuyait sur un chef d’orchestre qui fédérait ces différentes familles. Chez les jeunes surdoués dont j’ai suivi le parcours, j’ai assisté à beaucoup de réussites, et rarement dans un seul domaine. Car les personnes à haut potentiel ont besoin de mener plusieurs projets de front, sur le plan professionnel, politique, caritatif…

Un être humain ne peut penser sans ressentir. Chez les enfants et adultes précoces, ce redoublement d’intelligence s’accompagne d’un fort engagement émotionnel dans ce qu’ils entreprennent. La réussite académique ne les comble pas. Ils sont en quête de sens. Leur intelligence a besoin d’être stimulée en permanence. J’ai dû récemment faire un certificat pour un élève de seconde (âgé de 12 ans), qui jouait en permanence avec son stylo, pour expliquer qu’il avait besoin de manipuler les objets pour ne pas s’ennuyer. À partir du moment où on ne les oblige pas à se restreindre, à s’ajuster à ce que les autres attendent d’eux, les surdoués peuvent s’accomplir émotionnellement et intellectuellement. Quand ces enfants vont bien, ils se montrent charismatiques, curieux des autres, généreux, et cela peut rejaillir positivement sur une famille ou une classe. Ils sont lumineux !

*Fondatrice des centres Cogito’z et auteure de L’Enfant surdoué (Odile Jacob) 

... ou un fardeau ?

La réponse de Olivier REVOL, neuropsychiatre et pédopsychiatre

Il faut rappeler que le plus souvent c’est une chance car la majorité de ces enfants vont bien. Mais pour certains, c’est difficile, car ils se retrouvent en décalage avec ce qui les entoure. Leur comportement, leurs réflexes, déconcertent leurs parents. Par exemple, ils apprennent à parler rapidement et se retrouvent très tôt en position d’argumenter face à un adulte. Ils ont besoin de tout maîtriser et veulent se débrouiller seuls. Cela rend les rapports conflictuels. C’est plus vrai pour les garçons qui manifestent haut et fort leur différence, alors que beaucoup de filles s’adaptent à l’excès et, malheureusement, sont souvent diagnostiquées plus tard. 

Nombre d’enfants précoces font preuve d’une grande empathie : en plus de leurs émotions, ils ressentent celles des autres, ce qui peut les fragiliser. Quand leurs résultats ne sont pas à la hauteur, beaucoup souffrent du « syndrome de l’imposteur » : ils redoutent que l’on s’aperçoive qu’ils ne sont pas aussi intelligents qu’on le pensait. Cela concerne particulièrement ceux chez qui on a décelé un trouble de l’apprentissage. Un premier échec peut les perturber. En primaire, ils sont brillants. Mais une fois dans le secondaire, où il faut s’entraîner à la déduction, certains ne parviennent pas à expliquer comment ils sont arrivés à un résultat, pourtant juste. Leur intelligence, intuitive, leur fait défaut. Jusqu’à présent, l’apprentissage était pour eux synonyme de p  

* Chef du service de psychopathologie du développement de l’enfant et de l’adolescent de l’Hôpital Femme-Mère-Enfant du CHU de Lyon 

UN CERVEAU TURBO

Psychologue et mathématicien, spécialisé en sciences cognitives, Nicolas Gauvrit s’intéresse aux travaux scientifiques consacrés au HP. Il en a fait un livre, Les Surdoués ordinaires (PUF). « Leur cerveau est effectivement mieux connecté et plus rapide, plus actif pour certaines tâches complexes et moins impliqué dans d’autres, qu’il traite facilement », résume-t-il. Il estime que s’il se révèle plus performant que celui des autres enfants, il n’en est pas pour autant différent. « La distinction est d’ordre quantitatif et pas qualitatif », souligne-t-il. Alors qu’en est-il du raisonnement en arborescence fréquemment attribué à ces jeunes prodiges ?  « Qu’entend-on par là ? Donner plein de pistes à partir d’un point de départ ? Oui, les personnes à HP réussissent mieux cet exercice appelé pensée divergente, répond Nicolas Gauvrit. Mais tout le monde peut compléter une phrase par plusieurs propositions. Simplement, les surdoués auront plus d’idées. » Par ailleurs, si le haut potentiel n’immunise pas contre les troubles de l’apprentissage, les jeunes précoces n’y sont pas plus exposés que d’autres enfants. 

Enfin, « des recherches menées sur des jumeaux et des enfants adoptés montrent que l’intelligence est en partie héréditaire », indique Nicolas Gauvrit. Mais l’environnement dans lequel évolue l’enfant influence aussi l’expression de ces mystérieux gènes de l’intelligence. 

Noémie Constans

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