Etre concentré ça s'apprend

Il n’y a pas de fatalité au manque de concentration que parents et enseignants reconnaissent comme l’une des causes du manque de réussite scolaire. Pourtant être attentif et concentré est indispensable pour bien apprendre.

© Frédéric Rébéna

LES ÉLÈVES ne savent plus se concentrer. Tel est le constat des enseignants. Le phénomène qui touchait, autrefois, quelques élèves par classe se généralise. La faute au numérique ? Pour Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche en neurosciences cognitives à l’Inserm, à Lyon, une chose est sûre : avant l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux les sollicitations étaient plus limitées. « Il y a une compétition farouche entre sollicitations et possibilités », affirme-t-il. Autant pour les enfants que pour les adultes. Le phénomène de la charge mentale illustre bien cela : trop de choses à faire ou auxquelles penser et pas assez de temps ou de disponibilité pour en venir à bout. La question est de décider sur quoi porter son attention : tout ou une partie des tâches à accomplir ? Dans quel ordre de priorité ? Avec quelle efficacité ? Si elle est nécessaire dans la vie quotidienne, la concentration l’est davantage encore pour les apprentissages.

UNE ATTENTION DE POISSON ROUGE...

Huit secondes : c’est la durée d’attention du poisson rouge. Neuf secondes ? C’est celle du millennial... Dix ans après l’arrivée des premiers réseaux sociaux, l’essayiste Bruno Patino (1) tire le signal d’alarme. « Nous sommes victimes de la “captologie”, une nouvelle science qui pille en permanence notre attention, en inventant chaque jour des astuces plus efficaces : notifications, alarmes sonores, images animées... » Le principal outil de cette addiction s’appelle l’incertitude : « En 1930, à Harvard, les chercheurs ont découvert que si les souris reçoivent systématiquement de la nourriture quand elles appuient sur un bouton, elles finissent par ne plus appuyer que quand elles ont faim. Si la réception de la nourriture est aléatoire, elles “cliquent” tout le temps. » C’est ce qui nous arrive devant nos écrans, à l’affût des likes. Autant dire que notre psychisme trinque, entre la nomophobie, la peur d’être séparé de son mobile, et le phubbing, l’incapacité d’écouter l’autre, en consultant sans arrêt son portable. Pour en sortir, il faudrait délimiter de nouveaux sanctuaires « zéro ondes » (école, chambres, restaurants...). Et exiger une réglementation pour les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) : « Bientôt, nous verrons notre société avec le même regard que celui que nous portons désormais sur les années tabac », prédit Bruno Patino. S.C.

(1) Vient de publier La civilisation du poisson rouge (Grasset).

L’ATTENTION EST UNE FONCTION COGNITIVE FONDAMENTALE

Le système attentionnel est régi par trois mécanismes. Le premier est fondé sur des automatismes induits par tout ce qui est perceptible dans l’environnement : les bruits, ce qui bouge (un oiseau qui passe), ce qui brille (un point lumineux), ce qui est coloré (des cerises dans un arbre), etc. L’aspect positif, c’est que cela permet d’être en vigilance par rapport à un danger. Mais l’aspect négatif, c’est que cela peut aussi distraire.

Le second mécanisme est le circuit de la récompense fondé sur les émotions. Aspect positif, je suis attiré par ce qui me plaît, cela me motive à faire quelque chose. En revanche, l’aspect négatif, c’est que je réponds à la satisfaction de besoins et de plaisirs immédiats (c’est plus agréable de regarder ses SMS que d’apprendre sa leçon). Ces deux mécanismes biologiques conduisent vers la distraction.

Pour rester concentré, il faut donc faire appel au troisième mécanisme, qui est le système de la décision volontaire, qui s’efforce de stabiliser l’activité cérébrale et donc de se focaliser sur quelque chose. Par exemple, quand je suis concentré sur ma lecture, mon intention est de comprendre ce que je lis, en dépit des nombreuses perceptions internes et externes (bruits dans la rue, odeur de café, tiraillement dans l’épaule...) qui passent alors au second plan...

L’ATTENTION EST UN ÉQUILIBRE FRAGILE

Pour être attentif, il faut tout d’abord résister à ces forces (distractions extérieures et intérieures). « Un des enjeux dans le processus de concentration, c’est de dissocier l’attention du plaisir ou du danger. Or le circuit de la récompense, par exemple, réagit très vite », explique Jean-Philippe Lachaux. Contrairement au fait de porter son attention sur une tâche à accomplir qui va demander, lui, un temps de réaction plus lent.

Le deuxième ingrédient de la concentration, c’est l’intention. Nous pouvons être attentifs uniquement si nous avons un objectif clair et concret. Je n’écoute pas les consignes pour ranger ma chambre, car je n’ai pas l’intention de la ranger. Le cortex préfrontal, qui est associé à la planification de comportements cognitifs complexes, ne jouera bien son rôle que si on a une intention précise pour les minutes à venir. « Le cortex préfrontal indique alors la manière d’agir, précise Jean-Philippe Lachaux. Pour apprendre une leçon, cela peut être une image mentale, une petite voix intérieure, un moyen mnémotechnique... » Sans cette manière d’agir, la concentration n’est pas possible.

Selon le chercheur, il est urgent d’expliquer aux enfants qu’être attentif, cela s’apprend. Dire à un enfant ou un ado « concentre-toi » ou bien « sois attentif » ne sert absolument à rien. L’essentiel est de lui faire découvrir les mécanismes de l’attention.

QUAND L’ATTENTION N’EST PAS AU RENDEZ-VOUS...

Pour Bénédicte Dubois, responsable de formation à l’Institut de formation pédagogique (IFP) du Nord-Pas de Calais, il est important de ne faire qu’une seule chose à la fois car nous ne sommes pas capables de mener à bien deux tâches cognitives simultanément. Par exemple, la relecture d’un texte sera plus efficace si on privilégie d’abord la vérification des pluriels, puis celle des majuscules, etc. En privilégiant des tâches courtes et successives, on fatigue moins son cerveau et il est plus efficace.

De la même manière, à la maison, « ranger sa chambre » est une consigne trop vague. L’enfant, sans intention précise, zappe d’un objet à l’autre au risque de se mettre à jouer ou à lire en cours de route.
Proposez-lui plutôt de réaliser des mini missions successives : d’abord tous les vêtements qui traînent, puis les objets scolaires, puis les pièces du puzzle...

Il est nécessaire d’apprendre également aux enfants qu’une bonne hygiène de vie participe à de bonnes conditions d’attention : le sommeil, une alimentation équilibrée, du bon stress...

Enfin, comme l’explique Pascale Pavy, psychomotricienne, les jeux vidéo, pour lesquels les enfants sont très concentrés, n’améliorent pas la concentration nécessaire aux apprentissages scolaires, bien au contraire.
« Face à sa console, l’enfant est soumis à de nombreuses stimulations visuelles auxquelles il doit réagir dans l’instant, sans forcément prendre le temps de réfléchir. Cela ne le prépare pas à affronter les situations d’apprentissage où il faut attendre pour obtenir satisfaction. »

Claire ALMERAS et Sylvie BOCQUET

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