Faute d'erreurs, pas de progrès

La réflexion sur l’enseignement progresse. Des professeurs, formateurs et chercheurs remettent l’erreur à sa juste place : une étape incontournable dans l’apprentissage.

« TROP DE FAUTES ! » L’encre rougit la copie. « Dans l’inconscient collectif, l’erreur, c’est la faute. Avec une approche moralisante », commente Bruno Grave, docteur en sciences de l’éducation. « Il y a, derrière cela, l’idée que c’est mal de se tromper et que l’élève est coupable de ses erreurs », ajoute cet ancien directeur d’un Isfec, institut où sont formés les enseignants de l’enseignement catholique. C’est donc logiquement que l’élève se trouve sanctionné : par la mauvaise note, voire les réprimandes des professeurs et des parents. On accuse alors la bêtise, l’ânerie, l’étourderie ou encore un défaut. L’erreur est condamnée. 

LE MYTHE DES ÉLÈVES QUI PROGRESSENT À LA MÊME VITESSE

Les choses ont tout de même évolué... Il y a une cinquantaine d’années, les élèves ne devaient absolument pas se tromper. Depuis, la didactique, c’est-à-dire la réflexion sur l’enseignement, s’est beaucoup intéressée à l’erreur. Dans un ouvrage fondamental sur la question – L’erreur, un outil pour enseigner, réédité régulière- ment depuis sa première édition en 1997 –, le chercheur en sciences de l’éducation Jean-Pierre Astolfi relevait que « notre première croyance, bien ancrée, est que les connaissances s’acquièrent grâce à un mécanisme régulier et progressif, qui s’appuie sur des explications claires du professeur, un bon rythme, de bons exemples, des étudiants attentifs et motivés. »
Mais Bruno Grave est formel : « Tout apprentissage ne se fait pas au même moment et à la même vitesse pour tous. Et la psychologie, les sciences cognitives et les neurosciences montrent bien que l’erreur est la base des apprentissages. » Selon lui, l’enseignant d’aujourd’hui n’est plus « un spécialiste qui transmet des savoirs », mais « un professionnel capable de recenser les erreurs les plus courantes dans sa discipline pour mieux faire progresser ses élèves. »
Jérôme Rivoire, professeur d’EPS et formateur, en est un exemple. En proposant des situations-problèmes, c’est- à-dire des situations complexes, il induit volontairement des erreurs chez les élèves. Une stratégie qui renforce le désir d’apprendre et donne du sens à l’apprentissage. Son rôle est ensuite de leur donner des ressources pour surmonter les obstacles auxquels ils vont être confrontés. « L’analyse des erreurs est très importante », abonde Bruno Grave. Ce n’est, en effet, pas la même chose de se tromper selon qu’on n’a pas compris la consigne ou l’énoncé d’un problème, que l’on n’a pas les compétences attendues, qu’on a manqué de connaissances, qu’on a mal géré son temps ou que l’on est dyslexique. Dans la classe de Marion Delattre, professeure d’histoire-géographie au lycée Jean- Paul II, à Sartrouville (78), un élève atteint de ce trouble, peut, par exemple, avoir comme objectif de savoir écrire correctement cinq mots du cours pour une partie d’une évaluation notée. « Même s’il ne va pas forcément atteindre la moyenne, cela lui donne un axe de travail précis et la possibilité de faire des progrès », explique-t-elle. 

LES ÉLÈVES FRANÇAIS MANQUENT DE CONFIANCE EN EUX

Les élèves français font partie de ceux qui ont « le moins confiance en leurs propres capacités » et « affichent un niveau d’anxiété largement supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE, alors qu’il est inférieur en Allemagne, dans les pays du Nord, et aux États-Unis », selon une note du Conseil d’analyse économique datant d’octobre 2018. Les auteurs y font notamment le lien entre « le moindre investissement dans les méthodes pédagogiques » et le « retard français en matière de compétences comportementales, telles que la confiance en ses propres capacités, l’estime de soi et la persévérance ». 

LE CERCLE VERTUEUX DU CONTRAT D’OBJECTIFS

C’est une expérience particulière qui a poussé cette enseignante à se pencher sur la question. Après avoir travaillé dans un lycée de « bons élèves évitant absolument les erreurs », elle s’est trouvée ensuite déstabilisée par des classes dans lesquelles les collégiens en faisaient énormément. « Il fallait que je trouve un système pour les faire réussir afin qu’ils ne se découragent pas », raconte-t-elle. C’était le début de ses recherches sur le « statut de l’erreur », d’un recensement des « types d’erreurs » de ses élèves et des « contrats d’objectifs ».
Ce type de contrat vise à faire sortir des élèves du cercle vicieux de l’échec dans lequel ils sont enfermés : le manque de confiance en soi induit par trop peu de réussites provoque erreurs et répétition de l’échec, c’est donc un frein au progrès. Les réussites encouragent et permettent, au contraire, de reprendre peu à peu confiance en soi pour s’inscrire dans un cercle vertueux. « Cela n’est pas magique et n’a pas fonctionné pour tous les élèves, nuance l’enseignante, mais cela a permis à un grand nombre d’entre eux de ne pas se figer dans un “je suis nul”. » Un premier pas nécessaire pour oser en faire un deuxième.

Isabelle MARADAN

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