Garder la bonne distance avec les écrans

Chronophages, dangereux, générateurs de conflits... Quels risques font vraiment peser les réseaux sociaux, les jeux vidéo ou la télévision sur nos enfants ? Cinq spécialistes décryptent les idées reçues et répondent aux interrogations. Trois parents livrent leurs solutions. 

LES ÉCRANS NOUS PRENNENT TROP DE TEMPS

L’avis de Sylvie Dieu-Osika, pédiatre

Les parents doivent être avec leurs enfants lorsqu’ils sont devant les écrans. Et mettre leur propre portable en mode silencieux, stopper les notifications, voire poser leur smartphone ailleurs.

Adultes comme enfants ne doivent pas être connectés non-stop. Les moments de vie commune comme les repas doivent se dérouler sans aucun écran (y compris la télévision en arrière fond). Ensuite, évidemment, le temps passé devant les écrans doit être limité. Plusieurs principes peuvent être appliqués.

♦ L’écran n’est pas une activité obligatoire.

Une heure par âge par semaine : ainsi à 4 ans, c’est 4 heures d’écrans par semaine.
Les plus jeunes doivent savoir à quoi ils ont droit. Le temps d’écran a un début et une fin.

♦ Pour les plus grands, la règle peut varier d’un enfant à l’autre. Mais cette activité ne doit pas être pratiquée aux dépens des autres, comme les loisirs, le travail scolaire ou le sommeil. Une recommandation américaine précise que les enfants vont bien quand ils dorment au moins 9 heures par nuit, font au moins une heure de sport par jour et pas plus de deux heures d’écrans par jour. 

« NOUS SOMMES DANS UNE RELATION DE CONFIANCE »

NELLY MAMAN DE PAUL, 13 ANS, CHLOÉ, 11 ANS, ET ELIOT, 8 ANS 

Je n’ai pas peur des écrans. Nous les maintenons à leur juste place. Dès qu’il fait beau, nous proposons des sorties, des balades. Pendant les repas, il n’y a ni télévision ni téléphone. Mon fils aîné, 13 ans, n’a pas encore de téléphone portable. Mais lui et sa sœur de 11 ans ont chacun une tablette. Je regarde régulièrement ce qu’ils y font. Nous sommes dans une relation de confiance qui doit être accompagnée car chaque enfant est différent. Ainsi, ma fille qui a un compte Snapchat pensait être en discussion privée, mais nous nous sommes rendu compte qu’elle n’avait pas coché toutes les cases. Mon fils est passionné de pêche et, s’il passe beaucoup de temps à regarder des vidéos sur YouTube, souvent en anglais, il en passe tout autant à pratiquer sa passion en dehors de la maison. Le dernier est plus sensible aux écrans et cela se voit dans son comportement. S’il joue longtemps aux jeux vidéo, il est plus énervé, moins accessible.

ILS CRÉENT DES TENSIONS AU SEIN DE LA FAMILLE

La réponse de Marie-Claude Ducas et Catalina Briceño

Nous ne pouvons plus vivre comme si les technologies connectées et les écrans n’étaient pas là. Nous devons être conscients que les écrans envahissent la vie de tout le monde, celle des parents comme celle des enfants. Certains parents achètent la paix avec les écrans. Or, les écrans ne devraient jamais se substituer à la présence parentale. Il faut plutôt chercher à les intégrer dans une démarche d’éducation. Souvent les parents se sentent intimidés par la technologie et pensent que leurs enfants connaissent mieux les outils numériques qu’eux. Certes les enfants sont habiles avec ces outils, toutefois ils ont besoin d’être guidés. Notamment pour le développement de leur esprit critique face à l’information, comprendre l’impact de leurs publications en ligne, respecter les autres, etc. Cela doit se faire grâce au dialogue. Il faut prendre l’habitude de s’intéresser à ce que font nos enfants sur leurs écrans. Posez-vous à côté de votre enfant. Demandez-lui à quoi il joue, ce qu’il regarde, avec qui il interagit, comment ça fonctionne. Ensuite vous pourrez discuter avec lui, le sensibiliser et poser des limites.

Les jeunes ont, eux aussi, des choses à apprendre à leurs parents. Il y a donc là, plutôt que des occasions de conflits, la possibilité d’un dialogue, de moments partagés et d’ouverture. 

« UNE SEMAINE SANS ÉCRAN, EFFET POSITIF »

MYRIAM MAMAN DE LILIAN, 17 ANS, FLEUR, 12 ANS, ET ALBANE, 8 ANS 

Les écrans sont omniprésents dans notre quotidien. Nous venons de participer, grâce à l’école, à une semaine sans écrans. J’avoue, il y a eu quelques entorses. Le plus difficile, cela a été pour nos ados. Mais cette expérience nous a tous sensibilisés au trop-plein d’écrans. Maintenant, nous avons fixé une nouvelle règle : pas de télévision pendant le repas. Nous nous parlons davantage, même si les ados retournent vite dans leur bulle. Malgré tout, c’est très positif. Et je propose désormais des jeux de société comme alternative à la télévision. Ça plaît beaucoup à mes deux filles. Mais je me rends compte qu’une fois que les habitudes sont ancrées, c’est difficile de s’en défaire. Alors avec Albane, je sens qu’il faut que je tienne bon et que la télévision ne soit accessible que pour des moments de détente ponctuels.

LES JEUX VIDÉO SONT-ILS DANGEREUX ?

La réponse d’Arnaud de Louvencourt, psychologue, psychothérapeute

Regardons la réalité en face. L’usage excessif des jeux vidéo modifie le rapport des jeunes au temps et aux autres. Il est important de décrypter ce qui se passe devant l’écran. Ces jeux sont conçus autour de la peur de manquer une étape essentielle et monopolisent ainsi toute l’attention des joueurs. Cette occupation numérique se transforme alors en sidération numérique. Captation de la pensée profonde, perte des repères temporels, diminution des échanges... Face à des images où la violence est naturelle, les comportements deviennent agressifs au sein même de la famille. En classe, ces jeunes sont des « présents-absents », en  manque de sommeil, après 4-5 heures de jeu la nuit. Ils sont incapables de se concentrer, au point que l’école n’arrive plus à les accompagner. Comment les aider à la maison ? Intervenir le plus en amont possible avec des gestes et des attitudes simples. Un réveil dans la chambre pour retrouver la notion du temps et de la réalité. Des moments où tout le monde montre l’exemple et débranche les écrans. Des repas à heures régulières. Des activités distrayantes à faire ensemble. Redonner du sens à la parole, au dialogue. Beaucoup de jeunes sont en souffrance. Il est urgent de réagir.

« NOUS AVONS MIS EN PLACE DES RÈGLES TRÈS CLAIRES »

SYLVIE MAMAN D’ANTOINE, 15 ANS, OLIVIER, 13 ANS, ET ÉMILIEN, 7 ANS.

Quand les enfants jouent sur une console, c’est tous les trois ensemble, pas plus de trente minutes le mercredi et un week-end sur deux. Les deux grands ont un téléphone portable qu’ils utilisent surtout lorsqu’ils partent loin de la maison pour leurs compétitions de tennis de table. Le soir, pas question d’avoir son téléphone dans la chambre, le sommeil est trop important. Tous les téléphones rejoignent l’armoire du salon qui est fermée à clé. Lorsqu’ils se retrouvent entre cousins, je lâche du lest. Un peu de temps sur les écrans l’après-midi mais le matin, activités à l’extérieur. En vacances, nous leur proposons beaucoup de visites et des balades. Avec les beaux jours, ils préfèrent jouer au ballon dans le jardin que de passer des heures sur les écrans. Mais devinez qui a offert les téléphones des grands et l’ordinateur du plus petit ? Les grands-parents. Ils sont bien plus connectés que nous !

QUELS EFFETS ONT-ILS SUR LE CERVEAU ?

La réponse de Jean-Philippe Lachaux, neurobiologiste

Ce que l’on sait de façon sûre, c’est que l’usage des écrans stimule fortement un des circuits moteurs du cerveau, celui de la récompense. Ce circuit nous permet, par exemple, de manger quand nous avons faim. Mais alors que notre consommation alimentaire est en principe régulée par un système de satiété, rien de tel ne se produit avec les écrans. Bien au contraire, la recherche de nouveautés, la peur d’être privés d’une information essentielle au sein de son propre groupe social conduisent les adolescents à un usage excessif des outils numériques.

Au risque de prolonger les échanges jusqu’à une heure avancée de la nuit et de manquer de sommeil. Ce temps passé sur les écrans est bien évidemment un temps où les enfants et adolescents, enfermés dans leurs chambres, ne font rien d’autre et réduisent leurs activités à l’extérieur. Des points positifs cependant : les outils numériques peuvent favoriser la dynamique de groupe et l’intelligence collective, certains jeux vidéo aident à développer des compétences stratégiques intéressantes et valorisent la connaissance. 

LES CONTENUS SONT DANGEREUX

La réponse de Cyril di Palma, délégué général de l’association Génération numérique

Parmi les propos choquants auxquels les jeunes sont confrontés sur Internet, figurent en première place les insultes sur l’apparence physique (pour 21 % des 11-14 ans, et 46 % des 15-18 ans). En la matière, Internet n’a rien créé ni inventé. C’est juste un moyen, un outil supplémentaire, qui est pernicieux car il s’infiltre 24 heures sur 24 dans la vie des jeunes. Six enfants sur dix ont constamment un appareil sur eux. Ce ne sont pas tant les outils qu’il faut blâmer que les comportements des jeunes ou des adultes.

Ainsi, tous les dangers auxquels peut être confronté un enfant dans la vie se retrouvent sur Internet. Les parents doivent donc prendre les devants pour préve- nir ces risques, car on ne peut pas mettre son enfant sous bulle. Il faut lui parler, lui expliquer les dangers. Les parents ne doivent pas se retrancher derrière l’excuse de ne pas maîtriser la technique. Prenons l’exemple de la conduite. Pas besoin de savoir comment fonctionne un moteur pour connaître les règles du code de la route et bien se comporter en voiture.

Tous les principes de base de respect de l’autre, d’inti- mité, de prévention... que l’on apprend à ses enfants sont valables aussi sur Internet : on leur dit de ne pas monter dans la voiture d’un étranger, de même on n’accepte pas des inconnus comme amis sur Internet. 

Sylvie BOCQUET et Claire ALMERAS