Maths : une réforme en trompe l'oeil

Après deux années de réforme, les mathématiques restent un marqueur fort de l’orientation. 

LA RÉFORME DU BAC GÉNÉRAL fait-elle descendre les mathématiques de leur piédestal ? La question ressemble fort à un problème complexe. Avec la disparition des filières au profit de spécialités, la suprématie du bac S réservé aux bons élèves, qu’ils se destinent ou non à des métiers scientifiques, est terminée. Une supériorité qui s’est installée depuis les années 1960, constate l’historien de l’éducation, Claude Lelièvre :
« Au début de cette décennie, la philosophie était la discipline la plus valorisée. À la fin, c’était devenu les mathématiques sous l’effet de la compétition technologique qui s’est installée entre les pays. »
Les différentes évolutions du bac n’ont ensuite fait que renforcer l’hégémonie des matières scientifiques, les mathématiques permettant aussi de déceler les facultés de raisonnement, de logique et les capacités d’abstraction des élèves. 

LES MÉTIERS DE DEMAIN, AVEC OU SANS MATHS ?

Les nouvelles technologies infiltrent tous les métiers, aujourd’hui et encore plus demain. Est-ce à dire que numérique rime avec mathématiques ? Pas toujours. « On peut penser que les intelligences artificielles vont décharger en partie certains ingénieurs de la maîtrise des outils mathématiques. Ils auront néanmoins besoin d’un esprit critique pour déceler des résultats erronés fournis par la machine en raison d’erreurs de manipulation. Pour celles et ceux qui concevront ces algorithmes et seront dans les data sciences, il faudra un très bon niveau », relève Yves Poilâne, directeur général du pôle techno- logique du groupe Ionis et ancien directeur de Télécom Paris. Du côté des nouveaux types d’écoles comme la Web School Factory, qui forme des managers de l’innovation numérique, la directrice adjointe, Caroline Vlaeminck, souligne : « Il faut une compréhension des chiffres et de la logique économique, des mathématiques de base mais pas plus ». Pour elle, pas de doute : « l’innovation naît de la pluralité des profils. »

LES MATHS ABSENTES DU TRONC COMMUN

La réforme du bac version Jean-Michel Blanquer introduit sur le papier un changement d’ampleur : les mathématiques en tant que telles ne font pas partie du tronc commun, remplacées par un enseignement scientifique combinant maths-sciences de la vie et de la terre et physique-chimie. Dès la fin de seconde, un lycéen peut ne plus avoir de maths dans son parcours. Une disparition que regrettent bien évidemment les enseignants : « Certains élèves arrêtent, alors qu’ils auront besoin de maths plus tard dans leur parcours professionnel, comme ceux se destinant au professorat des écoles. Il aurait fallu conserver des mathématiques de base dans le tronc commun et faire des ponts avec d’autres disciplines comme l’art, pour donner une image moins élitiste de cette matière », estime Sébastien Planchenault, président de l’APMEP (Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public). Conséquence : dans la crainte de se fermer des portes, six lycéens sur dix, parfois sous la pression de leurs parents, optent pour la spécialité mathématiques en classe de première. Ils sont quatre sur dix en terminale, une partie préférant l’option « maths complémentaires », l’autre abandonnant la matière. La doublette mathématiques-physique-chimie est, elle, choisie par un élève sur cinq. Or le niveau scientifique élevé de la spécialité mathématiques ne convient pas à tout le monde. « En première, c’est l’équivalent du programme de feu la filière S. Une partie des élèves qui n’étaient pas venus pour ça décrochent », remarque Marlène Aussillou, professeur de maths au lycée français de Valence en Espagne. Un choix social très marqué également : en 2020, 46 % des élèves de spécialité mathématiques sont d’origine très favorisée (1). « La spécialité maths en 1re est d’un niveau très élevé. Elle s’adresse essentiellement aux élèves qui souhaitent faire des études scientifiques et laisse donc sur le bord du chemin tous les autres élèves qui auraient malgré tout besoin de connaissances concrètes en mathématiques, précise Gilles Demarquet, président national de l’Apel. Il nous semble essentiel que soit mis en place, dès la 1re, l’option mathématiques complémentaires, qui ne peut actuellement être suivie qu’en terminale, ce qui leur permettrait d’avoir un enseignement adapté à leur poursuite d’étude », souligne-t-il.


(1) Note d’information n°20.38, DEPP, ministère Éducation nationale, novembre 2020

UNE BRÈCHE DANS LES ÉTUDES DE SANTÉ

Mais qu’en est-il de l’accès aux études supérieures ? L’objectif de la réforme est de les ouvrir à des profils plus variés. Si les principales filières ont dû adapter leurs procédures de sélection aux spécialités, la place des maths a peu varié. En école de commerce, la spécialité maths (en première a minima) reste indispensable pour intégrer les classes préparatoires économiques et commerciales, mais les business schools ont élargi depuis longtemps leur recrutement. « Côté post- bac, nous évaluons la capacité de raisonnement via des tests de logique ne nécessitant pas d’avoir suivi la spécialité mathématiques. Côté prépas, nous sommes ouverts aux classes préparatoires littéraires depuis un moment », expose Pierre-Émile Ramauger, directeur des admissions de Montpellier Business School.

Dans les écoles d’ingénieurs postbac, on affiche la nécessité de la spécialité maths comme prérequis. Le concours Puissance-Alpha tente malgré tout de faire bouger les lignes. « Les candidats qui suivent deux spé- cialités scientifiques avec l’option mathématiques complémentaires sont acceptés », détaille Florence Dufour, la présidente du concours et directrice de l’EBI (École de biologie industrielle).

La véritable évolution ? La combinaison des réformes du bac et des études de santé. Avec la mise en place des PASS (Parcours accès santé spécifique) et surtout des L.AS (Licence option accès santé), les mathématiques ne sont plus un passage obligé pour exercer une profession médicale. « La question n’est pas le niveau en maths mais la quantité de connaissances à absorber. Les maths ne sont pas un prérequis pour faire un bon médecin », souligne Patrice Diot, président de la Conférence nationale des doyens de médecine. Les L.AS peuvent ainsi être ouvertes dans des facultés de droit, de sciences économiques, de sociologie... À terme, la moitié des places en deuxième année sera réservée à ce type de licence. Une première pierre en moins dans l’édifice des mathématiques.

Par Sylvie LECHERBONNIER

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