Préférer un enfant au sein de la famille, c'est grave?

Nombreux sont les parents qui ont un petit favori ou un chouchou dans la famille. Même s’ils ont parfois du mal à le reconnaître... Tabou et sensible, le sujet est plus complexe qu’on ne l’imagine.

©IStock

« POUR ÊTRE SINCÈRE, confesse sans ambages Nathalie, Léontine est ma fille préférée. Tout a toujours été si simple, si doux, avec elle. Est-ce parce qu’elle est l’aînée ? Quand Philippine est née, six ans plus tard, je n’ai pas ressenti cette évidence. Il m’a fallu faire un long chemin pour m’habituer à elle, plus compliquée, plus capricieuse. » Certains parents – ils sont rares – l’avouent sans détour : ils ont un favori. Mais, pour la plupart des parents la thématique du chouchou déclenche de vives réactions. « C’est un sujet très tabou ! confirme la psychanalyste Anne- Marie Sudry. À une époque où on valorise le mythe de l’amour parental, forcément égalitaire, préférer un enfant est perçu comme une injustice. C’est très politiquement incorrect. » C’est souvent un des cauchemars de l’enfance. On ne compte plus les contes de fées (Cendrillon et ses sœurs) qui mettent en scène les chouchous et les mal-aimés. Souvenez-vous aussi du roman de William Styron Le Choix de Sophie et de ce passage terrifiant au cours duquel la jeune mère polonaise est obligée de choisir un de ses enfants... Les adultes affirment donc qu’ils aiment leurs enfants autant les uns que les autres. Et pourtant, les chercheurs – américains pour la plupart – constatent que les parents ont très souvent une préférence. En 2017, une étude dirigée par Katherine Conger, professeure à l’Université de Californie, et réalisée sur un panel de 768 parents, conclut au fait que 70 % des mères et 74 % des pères ont un petit préféré.

En France, on est plus silencieux sur la question. Est-ce parce qu’elle déplaît ? « L’enfant préféré existe bel et bien, répond Anne-Marie Sudry. Seulement, il est dans l’impensé, dans l’inconscient. En consultation, je peux le détecter à travers des petites choses, comme des surnoms attribués à certains enfants et pas à d’autres. Récemment, j’ai reçu une famille qui avait financé les études de la fille aînée, mais pas celles de la cadette, obligée de se débrouiller toute seule. » 

CHOUCHOU = ENFANT PRÉFÉRÉ ?

La situation est beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine. D’après la psychologue Nicole Prieur, il faut même distinguer « enfant préféré » et « chouchou ». « Les parents peuvent préférer un enfant, bien sûr. Mais c’est en soi tellement choquant qu’ils se débrouillent pour favoriser... un autre enfant dans la fratrie, à qui l’on passera tous les caprices. Et celui que l’on gâte n’est pas toujours celui que l’on préfère. » On peut également se sentir proche d’un enfant et admirer celui qui nous ressemble moins : « Je suis très complice de ma fille cadette, assez rigolote, avec qui je partage le même sens de l’humour, constate Élodie. Et pourtant, je suis très attendrie par la toute petite, plus calme, intuitive, qui ressemble à son papa. » Même état d’esprit pour Philippe : « Tout est beaucoup plus simple avec Léonard, 16 ans. Il suffit qu’on se regarde pour se comprendre. Je retrouve en lui beaucoup de moi-même étant ado. Mais j’avoue que Tessa me bluffe. Je ne les aime pas tous les deux de la même manière mais ces deux sentiments sont aussi forts l’un que l’autre. » 

4 idées reçues décryptées - Les réponses d’ANNE-MARIE SUDRY, psychanalyste

« L’AÎNÉ EST TOUJOURS L’ENFANT PRÉFÉRÉ. »
VRAI et FAUX Le premier né jouit d’une position privilégiée : c’est lui qui fonde la famille, qui initie ses parents à la toute première expérience de la maternité ou de la paternité. Et ça n’est pas rien ! Les parents ont d’ailleurs souvent une mémoire plus vive de la petite enfance de leur aîné (premiers pas, premiers mots...) que de celle des autres. L’aîné va pro- jeter toutes les attentes, de telle sorte qu’il est l’enfant idéal. Culturellement et historiquement, c’est aussi lui qui était le seul habilité à hériter, qui se substituait aux parents, à leur autorité. On l’investit donc d’une autorité naturelle, il est à ce titre un parent bis. En revanche, précisément, il peut chu- ter de son piédestal, parce que les parents attendent trop de lui, il peut être « dés-idéalisé ». Parfois, on tombe de haut ! À cause du sexe en particulier, si par exemple l’on attendait une fille et non un garçon...

« ON PRÉFÈRE L’ENFANT DOUÉ À L’ÉCOLE. »
FAUX A priori, on pourrait penser que le fort en thème, enfant idéal, bénéficie d’un surcroît d’affection. Mais c’est méconnaître la complexité de l’amour parental ! Le premier de la classe ne correspond pas dans toutes les familles à un idéal. Il peut mettre ses parents mal à l’aise, car ils ont parfois le sentiment de ne pas se sentir au niveau de leur progéniture. Très inconsciemment, certains parents redoutent d’être dépassés par leurs enfants et de perdre leur position de parent tout-puissant. Il arrive d’ailleurs qu’un enfant endosse le rôle de cancre pour balayer cette crainte et répondre à ce désir inconscient des parents. 

« LE CHOUCHOU, C’EST UNE POSITION ENVIABLE. »
FAUX On a l’impression que c’est un statut rêvé, car on ne voit a priori que la somme d’amour que cette situation peut générer et les bénéfices que l’on peut recevoir. La réalité est bien plus complexe. Être l’enfant préféré, c’est derechef se situer dans une position d’objet et non de sujet... Et n’être pas libre d’agir comme bon lui semble. Comme me le disait un patient : « J’étais la peluche de ma mère, toujours à ses côtés. » Être l’enfant préféré multiplie la fameuse dette de vie symbolique que tout enfant a vis-à-vis de ses parents (désir de rembourser le cadeau qu’ils lui ont fait en lui donnant naissance). Ce peut être très lourd à porter au fil du temps. Les enfants préférés, s’ils ne se libèrent pas de l’emprise parentale, se transforment parfois en bâtons de vieillesse, veillant et protégeant leurs parents âgés. Certains en viennent à entamer une psychothérapie pour reprendre leur liberté. 

« ON PRÉFÈRE L’ENFANT QUI NOUS RESSEMBLE. »
VRAI
Il est tellement compliqué d’élever un enfant que le fait de le comprendre est très rassurant. On se projette inconsciemment davantage sur celui qui est du même sexe, du même rang de naissance (aîné, cadet, benjamin...) ou avec lequel on a le maximum d’atomes crochus. En consultation, on entend beaucoup les jeunes femmes enceintes confier qu’elles préfèrent avoir une fille, car elles craignent d’être désarçonnées par l’étrangeté d’un garçon. Néanmoins, on peut ressentir de l’admiration pour un enfant qui est totalement différent de nous.

DE L’ÉGALITÉ À L’ÉQUITÉ

La psychanalyste Catherine Audibert, elle, s’insurge contre ce mythe du chouchou. « Cette question n’a pas lieu d’être, car elle implique que l’on quantifie ce qui est de l’ordre de la qualité singulière de l’amour que l’on porte à chacun. Nous aimons chaque enfant de façon différente. Et il nous faut répondre de façon équitable à chacun, selon sa personnalité propre. Traiter tous les enfants de la même manière pour s’affranchir de tout soupçon de favoritisme serait absurde. »
En effet, « on devrait distinguer l’égalité et l’équité, renchérit Nicole Prieur. On ne les aime pas “pareil”, on ne leur accorde pas le même temps au même moment, mais on est “équitable” en répondant à leurs besoins spécifiques. Leur donner la même somme d’argent de poche, la même quantité dans l’assiette alors qu’ils n’ont ni le même âge ni les mêmes besoins serait absurde. Et ce genre d’attitude de la part des parents contribue à faire flamber la rivalité ». Aux parents de désamorcer ce sentiment cuisant d’injustice, en posant les mots, en soulignant les différences de compétences et de besoins des uns et des autres. Quoi que l’on fasse de toute façon, les enfants risquent de crier au favoritisme. « Nombreux sont ceux qui idéalisent l’amour singulier que l’on porte à leurs frères et sœurs, conclut Anne-Marie Sudry. C’est bien connu, l’herbe est toujours plus verte dans le champ du petit frère ! »

Sophie CARQUAIN

Ajouter un commentaire

Les réactions à cet article (0 commentaire)

    Soyez le premier à laisser un commentaire.

Voir plus de commentaires