Frères et soeurs face à la réussite scolaire

Aînés, cadets et benjamins ne sont pas toujours égaux à l’école, ni dans l’attitude, ni dans les notes... Comment gérer avec souplesse les talents des uns, les faiblesses des autres ?

ON A PEU ETUDIE la notion de fratrie dans le parcours scolaire, comme si, finalement, ce qui comptait, c’étaient les parents. Et pourtant, elle a son importance ! « Les parents ont tendance, inconsciemment, à s’identifier à celui qui est du même sexe et du même rang qu’eux – en projetant les difficultés, bonheurs et rivalités qu’ils ont eux-mêmes vécus dans l’enfance », affirme la psychanalyste Nicole Prieur.
Isabelle Méténier, psychologue et coach, l’a constaté également : « Quand je réalise le génogramme d’une famille – l’arbre généalogique tenant compte de la transmission entre génération –, je repère les similitudes :  une de mes patientes a ainsi réalisé qu’elle se dépréciait vis-à-vis de son frère aîné médecin... Tout comme son père l’avait fait avec son propre frère. Cette prise de conscience de la répétition l’a aidée à dépasser son complexe d’infériorité. »
Quel que soit le rang de naissance, c’est aux parents d’insister sur les singularités de chaque enfant, sans valoriser plus l’un que l’autre. « Quand on a un enfant plus lent, il importe aussi de ne pas le disqualifier ! On peut préciser qu’il a la chance d’être plus “concentré” ou plus “méthodique” que son frère par exemple. »

« Que faire pour le cadet après un aîné en difficulté ? » 

Quand l’aîné de la famille a un parcours laborieux, voire est carrément en échec, le deuxième essuie parfois les plâtres ! « J’ai passé mon enfance dans le sillage d’une sœur de deux ans mon aînée qui ne faisait rien. Quand je prononçais mon nom, à la rentrée, j’entendais soupirer les professeurs », raconte Armelle. De fait, s’il est parfois écrasant de succéder à un aîné brillant, il n’est pas aisé non plus de venir après un cancre. « Les suivants s’acharnent à compenser les défaillances de l’aîné, affirme Nicole Prieur. Non seulement, inconsciemment, ils n’ont pas le droit à l’échec, mais ils développent une forme de névrose de la réussite, en travaillant en quelque sorte pour deux. Ensuite, à l’âge adulte, les risques de burn out ne sont pas rares. » Aux parents, donc, de faire prendre conscience aux enfants de leurs talents respectifs. Et cela se comprend mieux s’ils ont été élevés de façon différente, sans souci de comparaison.

« Peut-on déléguer les devoirs au plus grand ? »

« Quand Noémie avait dix ans, elle insistait pour jouer à la maîtresse avec sa sœur de six ans. Tous les soirs, elle adorait lui faire cours », se souvient Sybille. Dans certaines familles, ce sont les grands qui s’occupent des devoirs des plus jeunes. Pour ou contre cette délégation ? D’après Nicole Prieur, « l’aîné le fait au départ pour se rassurer et pour confirmer sa place. Il est en outre valorisé par les résultats de son cadet comme s’il s’agis- sait de sa propre réussite. Être tuteur améliore ses propres résultats de 20% environ. »
Attention pourtant à ne pas rendre cela systématique. « Ça pourrait entraîner une parentification de l’enfant, modère Isabelle Méténier. On peut autoriser cela à deux conditions : si le petit frère n’a pas de gros problèmes scolaires, et si cela reste une forme de jeu gratuit : les résultats, en particulier les notes, ne doivent pas peser sur les épaules du petit professeur. »

QUAND LES PARENTS AIDENT TOUJOURS LE MÊME...

Qu’il soit plus lent, moins confiant ou vraiment cancre, il n’est pas rare dans une famille qu’un enfant focalise l’attention parentale. N’est-ce pas logique de lui consacrer plus de temps ? Certains enseignants réagissent de la même façon, en incitant les meilleurs élèves à se taire, pour laisser les moins bons s’exprimer en classe. Cela part d’un bon sentiment, mais attention aux autres ! « Les parents ne voient pas toujours à quel point tous les enfants sont demandeurs d’écoute », signale la psychologue Isabelle Méténier.

Le temps consacré par les parents doit être réparti équitablement entre tous les membres de la fratrie. Le risque serait de voir les autres frères et sœurs se dévaloriser parce qu’ils ne sont pas assez « regardés » ! « C’est un peu comme si l’on se disait : il faut être malade, ou inadapté à l’école, pour susciter l’attention des parents », affirme la psychologue. N’hésitons pas à leur consacrer du temps. Ou parlons-leur franchement : « En ce moment, ton frère a vraiment besoin d’un coup de pouce. Je dois lui consacrer un peu plus d’attention, mais ça ira mieux le mois prochain. »

« Doit-on séparer les jumeaux ? »

Il y a quelques années, il était de coutume de séparer les jumeaux dès la maternelle (ou même en crèche). « Aujourd’hui, on ne le fait plus aussi vite ni aussi systématiquement qu’avant », analyse la psychanalyste Catherine Vanier. On regarde la situation de départ. Certains couples de jumeaux sont comme une « bulle » indivisible : chacun y a son rôle bien déterminé, l’un y fait office de lien avec l’extérieur, l’autre est plutôt « ministre de l’intérieur ». « Si tel est le cas, et si on les maintient ensemble, le plus introverti risque de totalement déléguer à son alter ego la sociabilité et le lien à l’autre. » En dehors de ce cas précis, on essaie aujourd’hui de réaliser une séparation tout en douceur. « Pendant les premières années de maternelle, par exemple, les jumeaux peuvent avoir besoin de consolider leur “sécurité intérieure”, et de s’aider l’un l’autre. Ensuite, au CP, ou mieux encore en CE1, on peut leur proposer d’investir une classe différente. » 

SOPHIE CARQUAIN