Les relations frères-soeurs

La relation fraternelle est souvent abordée avec les psychologues pour son aspect négatif. Et si elle était aussi source de richesses ? Notre frère, notre sœur, est l’autre miroir de nous-même. Voici quelques-unes des questions souvent posées par vos enfants à ce sujet.

TROP SOUVENT, on ne voit que les aspects négatifs d’une relation entre frères et sœurs : rivalité, jalousie, frustration, exclusion... Peut-être parce que, forgée dès l’enfance, cette relation est ambivalente. Aime-t-on ou déteste-t-on cet autre nous- même ? Un peu des deux, sans doute. Comme l’indique la psychologue clinicienne Dana Castro, ce lien est une vraie « fratermitié ». « Je parlerais même de co-construction identitaire, souligne la psychanalyste Nicole Prieur. Frères et sœurs sont pétris des mêmes valeurs édictées par la famille. Ce sont nos miroirs, qu’ils soient modèles ou contre-modèles. À ce titre, nous les aimons... Mais ils nous agacent aussi, quand ils nous renvoient un reflet de nous-mêmes qui nous insupporte ! ».

« Rose, 4 ans, désire absolument un petit frère. Elle nous en parle plusieurs fois par jour. Comment lui répondre que ça n’est pas à l’ordre du jour. » 

DÉCRYPTAGE DE DANA CASTRO, psychologue clinicienne 

« À quatre ans, avec les débuts de la socialisation, les enfants rêvent d’un double d’eux-mêmes, le compagnon de jeux idéal qui répondra à toutes leurs attentes. C’est aussi l’âge des questions. Votre fille à travers cette demande insistante révèle sans doute une forme de curiosité par rapport au secret des origines : comment on fait les bébés ? Où étais-je avant de naître ? Les enfants posent des questions détournées ou prêcher le faux pour savoir le vrai. Elle cherche peut-être aussi une confirmation de l’amour de ses parents : « Êtes-vous prêts à me remplacer par quelqu’un d’autre ? » Comment répondre ? Par une question ouverte. « De quel frère, quelle sœur, rêves-tu ? À quoi aimerais-tu jouer avec lui ? » C’est peut-être le moment d’amorcer l’idée de solutions collectives : un cours de baby-gym, de dessin ? Dans tous les cas, on rassure son enfant en réitérant notre amour pour lui. Et en marquant notre autorité : « C’est à nous de décider de la venue d’un frère ou d’une sœur. Et à personne d’autre. Nous te tiendrons au courant. »

« Mathilde, 10 ans, a un pouvoir énorme sur sa petite sœur, Églantine, 5 ans. Comment éviter une trop forte emprise ? »

DÉCRYPTAGE DE DANA CASTRO, psychologue clinicienne 

« Les petits sont en règle générale fascinés par leurs aînés. Ils les boivent des yeux ! Mais entre frères et sœurs, tout est affaire d’interactions. Si l’amour se transforme en emprise, c’est peut-être aussi parce que Mathilde y met du sien. Certains aînés s’ingénient à obstruer l’accès des plus jeunes aux parents, en prenant leur rôle. Mathilde agit peut-être comme une petite maman, afin d’asseoir son autorité et même son contrôle sur sa petite sœur ? De la même façon, le frère ou la sœur aîné peut étouffer d’amour le cadet ou le benjamin. C’est une manière détournée et inconsciente de barrer l’accès direct aux parents, afin de s’approprier tout l’amour parental. Comment agir ? Aux parents d’être vigilants. À Églantine, 5 ans, on peut rappeler que ses seuls référents sont ses parents. Si, à table, en voiture, on constate que Mathilde coupe la parole à sa petite sœur, on ne laisse pas passer. On insiste : « Ne baisse pas les yeux, Églantine, continue, je t’écoute. Mathilde, écoute ce qu’Églantine a à dire. » Essayez de lui proposer des activités et des moments sans sa sœur aînée. Remettez doucement Mathilde en place, avec un petit clin d’œil : « Dis donc, je ne savais pas que tu étais la maîtresse ! » « Cesse de jouer au petit chef. » Le tout avec doigté et délicatesse, mais sans faiblir. »

3 QUESTIONS À NICOLE PRIEUR, PSYCHANALYSTE ET PHILOSOPHE

Notre fratrie a-t-elle réellement plus d’influence sur nous que nos parents ?
J’en suis persuadée. Pendant l’en- fance, frères et sœurs jouent sur notre sentiment d’avoir eu ou non notre “place” dans la famille, d’avoir été ou non insultés, rabaissés.... Généralement, c’est très méconnu. On va chez le psychanalyste pour parler de ses parents, jamais ou très peu pour évoquer les relations compliquées dans la fratrie ou la jalousie. De telle sorte que ces éléments ne sont pas élaborés psychiquement, ni travaillés...Donc on le subit inconsciemment toute son existence...

Est-ce tabou ? Est-ce parce que les parents nous ont empêché d’en parler ?
Il est très difficile, voire impossible, de dire que l’on n’aime pas son frère ou sa sœur. J’ai déjà eu en consultation un enfant qui se mettait en échec scolairement. Après quelques séances, j’ai compris qu’il retournait ainsi l’agressivité contre lui, car il culpabilisait de ne pas aimer son frère...

Le rang dans la fratrie (aîné, cadet...) est-il déterminant ?
Oui, les parents vont inconsciemment souvent s’identifier à l’enfant du même rang qu’eux. En outre, chaque enfant va se construire sur les manques et les richesses de son rang de naissance : l’aîné se construit sur un sentiment de perte (il perd l’exclusivité de ses parents pour les partager avec le cadet), ce qui peut entraîner une culpabilité ou un sentiment de pou- voir. Le cadet se structure plus sur la notion de manque (il arrive tou- jours en seconde position, n’a pas appris à lire ou à écrire aussi tôt que son frère aîné) et aura à conquérir le pouvoir d’une autre façon, par la créativité. 

« Adrien, 6 ans, et Hector, 8 ans, se chamaillent sans cesse. Ils en arrivent de temps en temps aux mains et s’insultent. Comment calmer le jeu ? »

DÉCRYPTAGE DE DANA CASTRO, psychologue clinicienne 

« La jalousie est un grand motif de stress familial. Il est très rare d’y échapper ! Dès la naissance du second enfant, l’aîné se rend compte qu’il n’est plus le numéro un et va devoir partager l’amour de ses parents. Les crises sont souvent exacerbées par les caractères différents des enfants et la faible différence d’âge, ce qui est le cas d’Adrien et Hector.

Comment réagir ? Plus vous les singulariserez l’un vis-à-vis de l’autre, plus vous leur permettrez de se différencier... Et de voir en l’autre un ami et non un rival. La fausse bonne idée serait, sous prétexte de ne pas léser un enfant, de les traiter exactement de la même manière, d’en faire deux clones, voire de compter le nombre de frites dans l’assiette ! Ça ne ferait qu’exacerber la jalousie. Au contraire, évitez absolument de les comparer l’un à l’autre. Inscrivez-les à des sports et des loisirs différents. Et aidez-les à cultiver une personnalité différente.

Édictez des règles claires : ici on ne se dispute pas, on ne tape pas. Et répétez-le à l’envi. Par le renforcement positif, félicitez-les aussi quand ils ne se sont pas chamaillés pendant deux ou trois heures : c’est une bonne façon de démarrer un cercle vertueux. Enfin, évitez de les disputer l’un devant l’autre : vous donneriez une sorte de pouvoir à celui qui observe. »

SOPHIE CARQUAIN