3-8 ans, le grand désarroi face aux tout-petits

Beaucoup de parents rencontrent de véritables difficultés à imposer des règles, et ce, même auprès des très jeunes enfants. Peur de ne plus être aimé, manque de légitimité, crainte de punir… Mais pourquoi les parents appréhendent-ils de poser la juste limite ?

ENFANT ROI, ENFANT TYRAN, les mots pour qualifier la toute-puissance de l’enfant ne manquent pas. En cause, l’absence de limites et d’interdits de la part de parents qui se disent désarmés ou peu enclins à assumer cette responsabilité d’éducateurs. Pourtant, selon Aldo Naouri, pédiatre, auteur de nombreux ouvrages sur les relations intrafamiliales, « l’autorité n’est pas un enchaînement d’actes mais un état d’esprit sécurisant, qui s’impose dès la naissance de l’enfant. Elle ne se décrète pas à l’âge de 5, 6 ou 7ans.Le parent aura d’ailleurs de plus grandes difficultés à l’exercer qu’il ne l’aura pas imposée tôt, entraînant sans nul doute des difficultés à l’adolescence. » 

LA PEUR DE PERDRE SON AMOUR

Les parents craignent de perdre l’amour de leur enfant en lui imposant des frustrations. Avec l’arrivée de l’enfant se revisite souvent la relation à ses propres parents. « Tout individu nourrit un ressentiment vis-à-vis de ses parents (plus ou moins important), commente Aldo Naouri. En tant que parent, on voudrait se préserver de ce désamour. Mais c’est impossible. On est voué à être aimé, c’est ce qui fonde l’identité de l’enfant, et à être haï, c’est ce qui lui permet de prendre ses distances. » Pour Edwige Antier, pédiatre, « l’enfant est espéré comme la seule valeur affective sûre. Le lien parent-enfant est l’un des moins instables, alors que le couple a un avenir incertain, le milieu professionnel est changeant, les grands-parents sont souvent éloignés géographiquement, culturellement, et parfois même affectivement. Cela fait peser une lourde quête sur les enfants. C’est émotionnellement étouffant ».

Mon enfant de 6 ans ne décroche pas des écrans. Que faire ?

LA RÉPONSE DU PROFESSEUR DANIEL MARCELLI, PÉDOPSYCHIATRE

Sur cette question, la limite doit être claire dès le plus jeune âge. Il faut absolument réduire la fascination et l’usage des écrans chez le petit enfant, c’est-à-dire avant 6 ans. Même s’il est déjà habitué aux écrans, il n’est pas trop tard pour instaurer des règles précises : délimiter une durée d’usage, choisir les programmes avec lui et partager ce moment, notamment s’il s’agit d’un film. La présence de l’adulte à ses côtés est essentielle pour éviter que l’enfant ne s’isole. L’écran ne doit pas être un exutoire pour avoir la paix. Ensuite, ne négligez pas la valeur de l’exemple : ne tolérez aucun écran à table ou ne décrochez pas votre téléphone lorsque vous êtes en train de discuter avec votre enfant, à moins qu’il ne s’agisse d’une urgence. Et, dans ce cas, expliquez-lui.

LA CRAINTE D’IMPOSER DES RÈGLES

Pour Edwige Antier, « il y a des règles partout. La vie, l’espace, le temps, le climat imposent des règles. L’éducation consiste donc à les faire accepter par l’enfant. Il faut partager les activités de l’enfant pour mettre du sens sur les temps et les contraintes. C’est alors que sa créativité s’épanouit. Et ce, d’autant mieux qu’elle est nourrie d’échanges et de langage. Les interdits sont intégrés par l’enfant parce que vous leur donnez du sens ». Un point de vue loin d’être partagé par Aldo Naouri, qui considère que la discussion est de l’ordre de la séduction. « Cela ruine la saine autorité, à distinguer bien sûr de l’autoritarisme qui est l’autorité des faibles. Le dialogue existera toujours entre deux êtres humains qui se côtoient, mais le parent ne doit pas avoir besoin de se justifier. »

Mon enfant de 4 ans pique des crises dans les magasins. Que faire ?

LA RÉPONSE DU PROFESSEUR DANIEL MARCELLI, PÉDOPSYCHIATRE

Tout d’abord, il est important de dire aux parents que, dans cette situation, ils ne doivent pas avoir honte de leur enfant ou de leur position parentale. Ils ne sont pas en faute. Le petit enfant, à partir de 2 ans et demi, entre dans une phase d’opposition. Il profite donc de l’espace public, l’espace social, pour mettre son parent en difficulté et le tester car il sait que, dans ces conditions, il risque de céder. Alors que faire ? D’abord manifester de la compréhension. « Je comprends ta colère. Je comprends que tu ne sois pas content. Quand tu auras fini, nous pourrons continuer nos courses. » Et n’hésitez pas à interpeller les gens autour de vous. « C’est parce que vous êtes là qu’il veut que je cède » : l’enfant comprend alors que son parent l’a entendu et compris, mais qu’il n’obtiendra rien de plus avec cette attitude. 

LA DIFFICULTÉ D’ÉLEVER SEUL(E)

« Rassurez-vous, l’autorité, ça ne s’assoit pas !, s’enflamme Edwige Antier. Le père n’est pas l’unique représentant de l’autorité. Et encore moins un « croquemitaine », comme l’appelait Françoise Dolto. Plus vous crierez, menacerez, punirez, fesserez, moins vous aurez d’autorité. » Prendre du temps avec son enfant, pour jouer et raconter, n’empêche pas de faire respecter des règles de vie, heureusement. Pour Aldo Naouri, que l’adulte soit seul ou en couple ne change pas grand chose. Les enfants savent quand le parent est prêt à négocier. « Et à l’inverse, ils ne discutent pas lorsque leur père ou leur mère est tranquille, en cohérence avec ses droits et ses devoirs, conscient de devoir enseigner à son enfant le monde qui l’entoure. » L’enfant qui évolue dans l’immédiateté ne peut pas se projeter dans le futur dont il ne maîtrise pas les enjeux, contrairement à ses parents. Les limites lui permettent donc de se construire progressivement et d’apprendre à vivre avec les autres, de s’humaniser et de maîtriser ses pulsions. Il va aussi comprendre que les règles, aussi frustrantes soient- elles, ne lui sont pas réservées, mais régissent aussi la vie des adultes.

Juiette Viatte