Des établissements luttent contre les stéréotypes

Reportage dans deux établissements : Saint-Nicolas, à Paris, et Saint- Vincent-de-Paul, à Versailles, où enseignants et élèves tentent de tordre le cou aux clichés liés à l’orientation. 

Au bout d’une rangée de cheveux bruns et courts, brille une tresse africaine blonde, celle de Mahaut, 17 ans.
Seule fille d’une classe de 1re STI2D (sciences et technologies de l’industrie et du développement durable), cette adolescente ne souffre pas de ce statut particulier. « Je me sens mieux ici. Il y a moins d’histoires. Et si j’ai besoin de compagnie féminine, j’en trouve à la récréation », assure-t-elle. Pas encore fixée sur son avenir, Mahaut songe à devenir ingénieure. Lors des visites d’entreprises organisées avec les marraines de l’association “Elles bougent”, elle en a croisé plusieurs. « J’ai découvert plein de métiers, rencontré des femmes qui travaillaient dans des milieux d’hommes et qui t’expliquent que ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on n’y arrivera pas », s’enthousiasme-t- elle.

Enviées des garçons, ces sorties renforcent la confiance en elles des filles du lycée technique Saint-Nicolas. Directrice adjointe de cet établissement parisien, Anne-Pascale Shabro les a mises en place il y a cinq ans « pour montrer qu’une femme peut réussir, y compris sur un chantier avec casque et bottes aux pieds ». Cet ancien internat pour garçons, créé en 1827 par l’abbé Martin de Bervanger, ne compte aujourd’hui pas plus de 5 à 10 % de filles dans ses filières industrielles, « souvent parce qu’elles ne s’en croient pas capables », regrette Anne-Pascale Shabro, qui pratique parfois la discrimination positive. « Quand je reçois une candidate qui postule dans une section industrielle avec un vrai projet, j’ai tendance à l’inscrire, même si son dossier est un peu fragile », ajoute-t-elle. Une façon aussi d’encourager la mixité dans les classes, source d’enrichissement pour les élèves. « Une fille qui travaille et réussit cela peut donner envie aux garçons d’en faire autant... », glisse Marie Collignon, qui enseigne en classes préparatoires TSI (technologies et sciences industrielles). 

Attentions particulières

Il y a vingt ans, cette professeure de mathématiques a mis un point final à une carrière d’ingénieure devenue inconciliable avec sa vie de mère de famille. « Les réunions démarraient à 18 heures et le temps partiel n’existait pas », explique-t-elle. Aujourd’hui, elle observe un changement de mentalité. « Mais quand j’entends les jeunes marraines de l’association "Elles bougent" témoigner, je note que, souvent, leur mari est très présent », tempère-t-elle. Cela ne l’empêche pas d’encourager les lycéennes de Saint-Nicolas. « Je leur dis qu’il ne faut pas qu’elles s’auto-censurent. »

Parce qu’elles sont minoritaires, les filles font l’objet d’attentions particulières. Nouvelle dans l’établissement, Sacha appréhendait la rentrée en 1re STI2D. « Le premier jour, c’était stressant », avoue-t-elle. Mais un camarade, Selim, l’a gentiment prise sous son aile. « Du coup, j’ai mis une heure à me sentir intégrée ! » À part le fait d’être plus souvent interrogée – seule fille et seule blonde de sa classe, elle se fait vite repérer –, l’adolescente vit bien sa scolarité. Plus tard, elle se voit chargée de postproduction dans le cinéma ou développeuse, deux métiers où dominent les hommes. « Si les deux ans ici se passent bien, je serai habituée », note-t-elle. 

ACCÈS DES JEUNES FEMMES AUX EMPLOIS CADRES : DES SIGNAUX ENCOURAGEANTS

Une récente enquête menée par le Cereq (1) révèle que pour la première fois en 2013, après 3 ans de vie active, les jeunes femmes deviennent aussi souvent cadres que les jeunes hommes. Sur 100 jeunes cadres on comptait 49 femmes, en 2013, contre 41 en 2001. Une des raisons de cette évolution est la progression des jeunes femmes dans l’enseignement supérieur (18 % en 2010, contre 10 % en 1998). Des signaux encourageants mais trompeurs. À diplômes comparables, les femmes ont 32 % de chances de moins que les hommes de devenir cadres !

(1) Cereq, Bref, n°359. 

Cravate et tailleur

À une vingtaine de kilomètres de là, dans le centre de Versailles, comme chaque jeudi, c’est journée pro, à Saint-Vincent-de-Paul. Comme s’ils allaient au travail, les garçons arborent costume cravate et les filles tail- leur ou blazer. Dans ce “lycée des métiers” menant à des bacs pros du secteur tertiaire, la composition des classes n’échappe pas aux stéréotypes. Si les filières vente et commerce se masculinisent d’année en année, la section accueil, relation client, usagers (Arcu) reste, elle, majoritairement féminine. « Elle mène au tourisme, à l’immobilier et à l’événementiel. Mais, malgré ce potentiel, elle souffre d’une image “hôtesse d’accueil” qui fait fuir la gente masculine », déplore Philippe Vanovrehetvels, le chef d’établissement. Les rares garçons qui s’y inscrivent doivent faire fi des préjugés de certains de leurs pairs qui les croient « moins virils qu’eux ». Alexandre, 17 ans, pour qui l’accueil ne représente qu’une “étape”, s’en agace : « Ici, on juge beaucoup les autres mais je m’en fiche. » Le monde professionnel y va parfois aussi de son cliché. « Lors des stages, certains commerçants précisent qu’ils préfèreraient un garçon ou une fille. Mais dans la majorité des cas, ils veulent un jeune rigoureux, ponctuel et motivé », nuance Sandrine Dreville, directrice adjointe et professeure de vente. Quant à la mixité du corps enseignant, elle évolue. « Dans la tête des jeunes, prof = femme. Quand je peux, j’essaye de recruter aussi des hommes », précise Philippe Vanovrehetvels. 

À l'heure des choix, les filles osent moins

DELPHINE MARTINOT, professeure des universités en psychologie sociale, à l’université Clermont-Auvergne.

Qu’est-ce qu’un stéréotype de genre ?

Delphine Martinot : une idée toute faite sur ce que doit être une femme ou un homme. Certains s’appliquent aux disciplines : les filles s’en sortiraient mieux en lettres et les garçons en sciences. D’autres portent sur des traits de personnalité : les premières seraient obéissantes, les seconds plus doués en leadership. Les unes fourniraient plus d’efforts pour réussir, les autres passent pour des paresseux qui peuvent mieux faire. Nous connaissons ces clichés, sans forcément y adhérer. Mais nos études montrent que les deux tiers des gens y croient.

Cela influence-t-il les choix d’orientation ?

D. M. : les élèves intériorisent ces stéréotypes et cela joue sur leur confiance en eux. Lorsqu’arrive l’heure des choix, les filles osent moins que les garçons. Comme la société valorise les professions scientifiques ou managériales, on recense ensuite plus d’hommes dans des fonctions prestigieuses. Même dans un secteur où elles sont majoritaires, comme l’éducation, les femmes occupent rarement des postes de direction.

Comment faire évoluer cette situation ?

D. M. : c’est compliqué car on n’a souvent pas conscience de ce processus. Les parents les plus vigilants exigeront plus de leur fille et toléreront plus de paresse chez leur ls. Nos études ont montré que les enseignants interrogent différemment les élèves : ils font davantage appel aux capacités de raisonnement des garçons, alors qu’ils demandent aux filles des réponses plus simples. Quand on leur fait remarquer, ils sont éberlués ! Nous mettons à jour ces mécanismes a n que les gens en prennent conscience. Présenter des modèles de réussite au féminin peut aussi avoir des effets bénéfiques. 

Professions unisexes

Après un (court) brouhaha, les terminales commerce se mettent au travail et poursuivent un débat lancé la semaine précédente par leur professeure de vente, Élisabeth Attinost. « On a cité pleins de métiers et, inconsciemment, on en a énoncé certains au masculin ou au féminin. On a dit policier plutôt que policière », expose Nicolas. « On a écrit “caissière” spontanément », ajoute l’enseignante, qui fait réagir les élèves aux idées émises lors de la séance précédente. Le métier de mécanicien fait toujours débat. « On voit plus d’hommes dans ce secteur que de femmes », avance le jeune Sacha, un argument statistique qui reviendra souvent. « Ce n’est pas parce que tu les vois plus qu’ils sont plus qualifiés », réplique Thomas. L’idée selon laquelle les femmes n’auraient pas assez de force pour la mécanique fait réagir Kevin, passé par cette filière, où il a côtoyé des filles : « C’est faux ! on utilise des machines qui nous aident. »

Marqués par l’image que la société leur renvoie, les élèves oscillent entrent ouverture, clichés et fatalisme. Pour Thomas, les stéréotypes sont « ancrés en nous ». En fin de cours, Nicolas évoque aussi le poids des attentes familiales. « Si je disais à mon père que je voudrais être esthéticien, j’aurais honte vis-à-vis de lui », confie ce jeune homme, qui espère devenir footballeur. Mais, comme la plupart des élèves, il a apprécié la discussion et s’ouvre à l’idée de professions unisexes. En revanche, aucun élève ne se voit faire un métier majoritairement exercé par l’autre sexe. « L’idée fait son chemin mais ce qui est bon pour l’autre ne l’est pas encore pour soi », résume Philippe Vanovrehetvels.

NOÉMI CONSTANS