Orientation des filles et des garçons : où en sommes-nous ?

Les filles sont nettement sous-représentées dans les filières d’ingénieurs ou scientifiques même si elles brillent souvent plus que les garçons dans les classes précédentes. Manque de confiance ? Défaut d’orientation ? Poids de l’histoire ? Ou déficit de volonté politique pour favoriser la mixité socioprofessionnelle ? 

C'est un paradoxe. Le rapport 2016 du Forum économique mondial place la France au premier rang pour le niveau d’éducation des filles, mais au 70e seulement pour leur accès aux métiers scientifiques et techniques. Dans notre société de la connaissance et des technologies, seuls 27 % des élèves ingénieurs sont des femmes en 2016 et la situation n’évolue guère puisqu’elles étaient déjà 22 % en 2000. Cette aberration économique, qui prive les jeunes filles d’emploi dans un secteur porteur et les rend plus souvent victimes du chômage que les hommes, ne trouve même pas ses racines dans le niveau des filles en maths ou physiques. En terminale scientifique, ces dernières représentent 46,7% des effectifs et obtiennent plus souvent des mentions bien et très bien que les garçons (39% contre 33%).

En fait, si les jeunes filles françaises choisissent la filière scientifique du lycée, elles s’en détournent une fois le bac en poche. Seules 9 % des bachelières S s’inscrivent en classe préparatoire scientifique contre 18 % des garçons. De même, en bac professionnel, elles évitent aussi une orientation vers l’industrie, au point que 69 % d’entre elles optent pour les métiers des services quand 85 % des garçons s’engagent, eux, dans des carrières industrielles, mieux rémunérées et recrutant plus.

LES GARÇONS SONT ENCORE RÉTICENTS À S’ENVISAGER DANS LES MÉTIERS CONNOTÉS FÉMININS. LA TRANSGRESSION EST PLUS DIFFICILE ENCORE POUR EUX QUE POUR UNE FEMME DANS UN MÉTIER DIT D’HOMME, CAR CELA LEUR FAIT PRENDRE LE RISQUE D’UNE TRIPLE DISQUALIFICATION. SOCIALE D’ABORD, PARCE QUE LES MÉTIERS DITS FÉMININS SONT MOINS VALORISÉS ; IDENTITAIRE ENSUITE, PARCE QU’ON VA LES SOUPÇONNER D’HOMOSEXUALITÉ. »

FRANÇOISE VOUILLOT , sociologue

Triple disqualification

La France vit encore sur des stéréotypes opposant métiers de fille et métiers de garçon. Et les garçons en souffrent aussi. Dans la santé ou l’enseignement, le sexe dit faible ne leur laisse que peu de place. Ils occupent 36,5 % des sièges dans les amphis de médecine et 15 % des tables au concours de professeur des écoles 2016. « On oublie trop souvent que les garçons sont encore plus réticents à s’envisager dans les métiers connotés féminins que le contraire. La transgression est plus difficile encore pour eux que pour une femme dans un métier dit d’homme, car cela leur fait prendre le risque d’une triple disqualification. Sociale d’abord, parce que les métiers dits féminins sont moins valorisés ; identitaire ensuite, parce qu’on va les soupçonner d’homosexualité. Et si en plus ils s’intéressent à la petite enfance, alors ils seront soupçonnés d’un attrait suspect pour les petits enfants et se retrouveront moralement disqualifiés », s’insurge la sociologue Françoise Vouillot.

« Les choses n’ont pas beaucoup bougé ces dernières années », regrette Sylvie da Sylva, universitaire chargée de mission sur la mixité sociale et scolaire pour l’Enseignement catholique. Pour elle comme pour Françoise Vouillot, le moment de l’orientation reste un nœud sur lequel il faut agir parce que se croisent là des « enjeux sociaux, économiques et politiques, mais aussi des enjeux personnels et identitaires pour chaque élève ». C’est donc sur la représentation intime des métiers qu’il faut travailler pour déconstruire les idées reçues et laisser les garçons qui en ont envie choisir l’art ou la littérature, les filles la mécanique.

Historiquement, l’institution a fait comme si la loi de 1975 obligeant à scolariser ensemble garçons et filles dans l’enseignement public avait suffi pour créer de l’égalité. Pour la spécialiste des sciences de l’éducation Nicole Mosconi, cette mixité s’est effectivement imposée sans réflexion préalable à l’heure du collège pour tous. Pour répondre à la volonté économique de scolariser tout le monde jusqu’à 16 ans, il a fallu construire à la hâte tellement d’établissements, qu’asseoir filles et garçons sur les mêmes bancs allait de soi. « Or, aujourd’hui, il faudrait vraiment réfléchir à des manières de faire vivre cette mixité de sorte que les filles prennent confiance en elles et en évitant que les garçons se mettent dans un rapport de force dominant ; de sorte aussi que les garçons ne se sentent pas obligés de jouer un rôle face aux jeunes filles », plaide Sylvie da Sylva. Pour la chercheuse, la mixité filles-garçons rejoint d’ailleurs la mixité sociale puisque « plus les filles vont se retrouver dans un milieu ghettoïsé, moins elles auront autour d’elles de modèles d’émancipation qui peuvent les aider à ouvrir leur choix de métier ». Et même chose pour les garçons... Comme si les manques de mixité se répondaient.

Perte de compétences

La France a attendu les années 1980 pour que les chercheurs commencent à mettre en évidence cette déperdition de compétences. « Avec la nomination d’Yvette Roudy comme ministre du Droit des femmes en 1981, le pays a connu une période volontariste », observe Françoise Vouillot. Ensuite l’intérêt est retombé. Il a fallu attendre en 1992, que les deux chercheurs vedettes sur l’école, Christian Baudelot et Roger Establet, qui trois ans plus tôt avaient créé la polémique en écrivant Le niveau monte (Seuil 1989), publient un Allez les filles ! pour pointer le grand gâchis d’une orientation trop sexuée pour la société. À l’époque, une série de textes a fleuri, comme l’inscription de l’égalité des filles et des garçons en 1989 dans la loi Jospin, reprise dans la loi Fillon de 2005, puis plus tard l’élaboration d’une convention interministérielle en février 2000, toujours renouvelée depuis, et censée mettre en œuvre une politique globale d’égalité des chances entre les filles et les garçons à l’école. Mis en veille au tout début de la présidence de Nicolas Sarkozy, le sujet revient ensuite via l’égalité professionnelle regardée sous l’angle de la place faite aux femmes dans la haute fonction publique ou dans l’entreprise. Reste qu’en 2012, comme en 1983, les femmes sont toujours moins de 2% parmi les conducteurs du BTP, les garçons moins de 3 % dans l’aide à la personne et de 10 % chez les infirmiers (Dares, analyses décembre 2013).

Ce que dit le Haut Conseil

François Hollande, qui rêve de faire bouger les lignes, tente de s’attaquer à ces stéréotypes qui ont la vie dure. C'est l’échec. Les abécédaires de l’égalité sur lesquels ils misent doivent être retirés des classes car perçus comme un vecteur de la théorie du genre. Cette expérience maladroite sonne le glas de ce combat... En parallèle, il a mis en place un Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) avec pour mission d’animer le débat public sur les grandes orientations de la politique des droits des femmes et de l’égalité. Son rapport 2017, rendu public en février, estime qu’en matière de « formation à l’égalité filles garçons il reste un long chemin à parcourir » et recommande de « faire des personnels enseignants et d’éducation les moteurs de l’apprentissage et de l’expérience de l’égalité ». Il pointe que « les stéréotypes de sexe influencent les pratiques pédagogiques, les évaluations scolaires, les contenus des programmes et des manuels, les interactions avec les enseignants, les sanctions, les orientations des filles et des garçons, etc. »

Priorité donnée à la laïcité

Selon les chercheurs, les enseignants continuent en effet d’interagir plus avec les garçons qu’avec les filles, 95 % des textes littéraires étudiés en seconde ont des auteurs masculins et, dans les manuels de lecture de CP, 70 % de ceux qui sont occupés à la cuisine ou au ménage sont en revanche des femmes. Si désormais l’égalité des sexes est intégrée dans les nouveaux programmes de l’enseignement moral et civique depuis 2016 et si les programmes d’histoire précisent que chaque moment historique doit être abordé en prenant en compte les conditions et l’action des hommes et des femmes, le rapport du HCE reconnaît la maigre place réservée au sujet dans les préoccupations réelles de l’école et regrette que « la priorité donnée à la laïcité et à la lutte contre les discriminations raciales relègue au second plan le combat contre les inégalités hommes femmes ». Pour sa part, Françoise Vouillot estime que, pour progresser, il faudrait de toute urgence former les enseignants à ce sujet de façon plus substantielle. Emmanuel Macron s'est dit sensible à cette égalité. Il lui reste quatre ans et demi.

ERMANCE MUSSET