Majorité numérique à 15 ans : ce qu'en pensent des experts et l'Apel
“Il faut obliger les réseaux sociaux à éduquer les adolescents sur les risques qu’ils représentent pour eux”
Cédric Lauradoux, chercheur à l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria)
Il y a deux façons de résoudre le problème des réseaux sociaux : l’éducation ou l’interdiction. Selon moi, l’éducation est la voie royale mais la seconde est la moins coûteuse et reporte la responsabilité de la vérification de l’âge des utilisateurs sur les plateformes. Or, elles n’ont aucun intérêt appliquer cette loi et il n’existe pas vraiment de solution permettant de vérifier si leur gestion des données personnelles des jeunes est conforme au droit européen, le RGPD. Si cela n’est pas fait correctement, cela risque de créer plus de problèmes de sécurité que de solutions et remet en cause le principe même de cette loi. Je pense que l’on peut responsabiliser les plateformes autrement : en les obligeant à éduquer les adolescents sur leurs propres risques. Les enseignements numériques tels qu’ils existent actuellement sont insuffisants et je considère que ce n’est pas à nous de le faire, au regard des révélations sur les dangers que représentent les réseaux sociaux. D’ailleurs, je pense que les plateformes préfèreraient cette solution à l’allongement de la majorité numérique.
“Cette interdiction seule ne suffit pas”
Inès Legendre, Juriste et chargée de plaidoyer pour e-enfance
Cette interdiction est un message fort, par lequel la France montre la voie aux autres pays européens. Toutefois, nous considérons que cette interdiction seule ne suffit pas. Elle doit être associée au respect du cadre européen existant : nous sollicitons l’application pleine et entière du règlement européen sur les services numériques, le DSA, le seul outil en capacité d’imposer des obligations aux plateformes et de lutter contre leur modèle économique basé sur l’attention des mineurs. De plus, nous savons que de nombreux jeunes de moins de 15 ans contourneront cette interdiction à l’aide, par exemple, d’un VPN, qui permet de géolocaliser ailleurs. Nous soutenons donc également qu’il faut investir massivement dans des politiques de prévention et d’éducation aux risques des réseaux sociaux.
“Il faut interdire les smartphones pour les moins de 15 ans”
Stéphane Blocquaux, docteur en sciences de l’information à l’Université catholique de l’Ouest et chercheur associé à l’ENSAM
J’ai activement soutenu cette proposition de loi : j’ai signé la tribune de la députée Laure Miller, l’auteure de ce texte et du rapport issu de la commission d’enquête sur les effets délétères de TikTok. Mais je pense que ce n’est pas suffisant. On cible le contenu alors que le danger vient du contenant : je réclame l’interdiction de la commercialisation d’un smartphone pour les moins de 15 ans, ce qui résoudrait bien plus de problèmes que les réseaux sociaux. Dans Le cybersexe, ce virus qui tue l’enfance, nous montrons que les sites pornographiques sont un désastre pour les enfants qui les consomment, parfois à l’âge de 10 ans, via leur téléphone portable. Enfin, interdire les smartphones éviterait également que les mineurs utilisent un VPN pour contourner leur interdiction de s’inscrire sur les réseaux sociaux, et éliminerait les problématiques de vérification de l’identité et de gestion de leurs données personnelles.
“L’Apel a un véritable travail de sensibilisation à mener”
Hélène Laubignat – présidente nationale de l’Apel
Les réseaux sociaux représentent un fléau pour les jeunes, confrontés au cyberharcèlement, à la pédocriminalité… J’ai personnellement toujours interdit à mes enfants de s’inscrire sur TikTok, la plateforme que je trouve la plus dangereuse. C’est pourquoi l’Apel est très favorable à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Toutefois, sa mise en œuvre est un défi. Je considère que l’Apel a un véritable travail de sensibilisation à mener auprès des parents : nous devons leur faire comprendre qu’ils sont légalement responsables de leur enfant sur les réseaux sociaux, et les mobiliser pour appliquer cette loi. Le rôle des parents est d’être vigilants : nous devons toujours nous demander si les outils numériques que nous mettons entre les mains de nos enfants sont adaptés à leur âge et à leur maturité.