©Léa Crespi

Justine Atlan : « On observe sans cesse de nouveaux effets pervers des réseaux sociaux »

Propos recueillis par Sylvie Bocquet et Claire Alméras - Famille & éducation

Ancienne juriste et journaliste, la directrice de e-Enfance, Justine Atlan, revient sur l’importance d’apprendre aux enfants à vivre avec les autres et sur la nécessité d’obliger les plateformes sociales à vérifier l’âge des utilisateurs. Deux piliers pour lutter contre le harcèlement.

Les chiffres concernant le harcèlement augmentent et touchent les enfants dès l’école primaire. Comment comprendre cette réalité ?

Il faut être nuancé et rationnel sur l’interprétation de ces chiffres. La politique publique sur le sujet est très récente, puisqu’elle a été lancée en 2011. Pendant plus de dix ans, il y a eu une phase de sensibilisation qui a permis d’identifier le phénomène, de le nommer, avant même de le traiter. Cette augmentation des chiffres est liée au fait que ce travail de sensibilisation continue de gagner du terrain. Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes et d’adultes sont capables d’identifier le harcèlement, donc d’entrer dans la deuxième étape, qui est celle d’alerter un tiers quand ils sont victimes ou témoins. 

Il y a une meilleure identification des référents harcèlement dans les établissements scolaires : ce sont des interlocuteurs fiables pour les familles de victimes, pour les témoins et les professionnels. On compte désormais un ou deux référents harcèlement dans les établissements scolaires. Il y a également les élèves ambassadeurs, au collège et au lycée. Il y a évidemment le numéro 3018. Tout cela conduit à plus de signalements et de remontées. Je ne suis pas persuadée qu’il y ait plus de situations de harcèlement. Nous, nous constatons plutôt une stabilité sur le terrain. Pour ce qui est de l’âge, il y a toujours eu énormément de harcèlement en primaire. Les enfants ne sont pas des anges. 

Cela passe par les cours d’empathie, par exemple ? 

La lutte contre le harcèlement a permis de mettre en exergue le besoin de transmettre toutes les compétences psychosociales, pas seulement l’empathie, qui n’étaient pas inclus dans les parcours éducatifs en France. Jusqu’à présent l’école ne considérait les enfants que comme des élèves, c’est-à-dire des êtres de connaissance et de savoir, mais pas comme des personnes capables d’émotions. Mais l’école est là pour leur apprendre à vivre avec les autres, en société. Si l’on souhaite un cadre social un peu apaisé, il faut que les individus apprennent à bien se comporter entre eux. 

Les parents peuvent-ils également transmettre les compétences psychosociales? 

Mieux se connaître soi-même, c’est mieux comprendre l’autre, son mode de fonctionnement et notamment ses évolutions.

Les jeunes identifient assez bien que les causes du harcèlement sont souvent liées à une forme d’envie ou de jalousie vis-à-vis de ce que représente ou incarne la victime pour les auteurs. Le harceleur dit à sa victime qu’elle n’a pas de valeur, alors qu’au fond, le moteur interne de l’auteur, conscient ou pas, c’est plutôt l’inverse. Il détecte chez l’autre quelque chose qui est assez puissant, assez unique, qu’il n’a pas et qu’il aimerait avoir. C’est normal de vivre de telles émotions ou sentiments. En revanche, ce qui est grave, c’est d’en faire du harcèlement ou – ce qui est tout aussi difficile – de ne pas pouvoir les exprimer. Il est essentiel d’apprendre aux enfants, mais également à tous les adultes, à comprendre et à exprimer leurs émotions pour les apprivoiser. 

Quelles sont aujourd’hui les nouvelles formes de harcèlement ?

Le harcèlement à l’école, nous l’avons tous côtoyé, même si ça ne portait pas ce nom. En revanche, avec les outils numériques au-delà de l’école, le harcèlement envahit la sphère intime et personnelle. Il élargit les champs possibles : publier des photos très humiliantes, des commentaires agressifs, injurieux, qui vont jusqu’à l’incitation au suicide, ou la menace de mort, créer des faux comptes au nom de quelqu’un, faire passer la victime pour ce qu’elle n’est pas. Les communications se poursuivent le soir, la nuit. Finalement, l’enfant n’est jamais tranquille, sauf s’il met de côté son téléphone. Mais les adolescents ont du mal à imaginer leur vie sociale sans leur smartphone.

La solution est-elle d’interdire l’usage des smartphones aux enfants

Nous sommes à un moment charnière où il y a une réactivité sociétale et politique, une étape plus responsabilisante qui s’accompagne de demandes d’interdiction, de blocage, d’âge limite. Cela me paraît assez légitime eu égard à l’offre actuelle, qui est la même pour les enfants et les adultes puisque les plateformes, bien que sachant le faire, ne vérifient pas l’âge des utilisateurs. Chez e-Enfance, notre souhait serait plutôt que s’applique un système de vérification d’âge. C’est la clé de voûte de la protection de l’enfance sur Internet. Distinguer les publics permet d’offrir aux jeunes des services et des contenus adaptés. Les enfants et les adolescents ont des droits fondamentaux. Ils doivent pouvoir bénéficier d’un certain nombre de fonctionnalités comme l’accès à l’information, à de l’échange, à la culture, entre autres.

Néanmoins, tout n’est pas de la responsabilité des smartphones. Certes, les mettre de côté libère de la place pour le dialogue, les jeux, etc. Mais si vous laissez des jeunes seuls dans une cour de récréation, vous laissez aussi se développer des violences et de l’agression. Donc, il faut que les adultes soient présents, encadrent, proposent des activités, régulent les relations. 

Qu’en est-il de la législation ? 

Il y a une loi européenne, le Digital Service Act (DSA), mise en place depuis trois ans par la Commission européenne, avec des régulateurs nationaux. L’Arcom est le régulateur français en charge de vérifier que les plateformes mettent bien en place leurs obligations légales. L’Europe est en charge des très grandes plateformes comme TikTok, Meta, etc. Mais la régulation repose sur des enquêtes lourdes et longues. Or les plateformes mettent beaucoup d’énergie et d’argent dans un arsenal juridique et de lobby nécessaire pour ne pas payer les amendes ni appliquer la vérification de l’âge des utilisateurs. 

Quels sont les progrès observés en vingt ans ? 

On ne peut pas dire que rien n’a été fait. Mais il est vrai qu’on observe sans cesse de nouveaux effets pervers des réseaux sociaux, de nouveaux impacts sur les individus et la société toute entière, en particulier sur la santé mentale des adolescents – que ce soit en raison des contenus ou du temps qu’ils y passent. Le modèle économique des réseaux sociaux repose sur l’économie de l’attention. Les entreprises qui les éditent sont celles qui connaissent le mieux le cerveau humain. Elles se sont complètement adaptées à ses ressorts. Et ce sont les algorithmes et eux seuls qui poussent les contenus. Ils n’ont pas de morale. Leur seul indice de bon fonctionnement, c’est si on reste un peu plus sur un contenu que sur un autre. Une fois repéré, cela enferme l’utilisateur dans des contenus, parfois anodins, parfois terribles. Les effets sur la santé physique sont également à souligner, notamment les incidences sur le sommeil ou l’activité physique.

Sans oublier l’impact sur notre démocratie, qui est extrêmement puissant, avec la désinformation, la manipulation des élections. On voit bien que ces entreprises ont quand même changé profondément notre monde.

La situation actuelle vous inquiète? 

Les défenseurs de l’innovation diront qu’il ne faut pas tomber dans un catastrophisme ou un chaos moral. Certes, mais il ne faut pas non plus être totalement dans le déni. Il faut rester vigilants : nous ne pouvons pas être en retard sur l’intelligence artificielle comme nous l’avons été sur les réseaux sociaux. Sans tomber dans la privation de droits fondamentaux, nous sommes sur une ligne de crête pour continuer à utiliser ces outils formidables sans que cela nuise au développement individuel et collectif de l’humain. 

Les jeunes ont une exigence pour la société dans laquelle ils souhaitent vivre et j’espère qu’ils participeront à ne pas laisser une forme de chaos se développer. 

Le 3018 est le service mis en place par l'association  e-Enfance pour les personnes victimes ou témoins de harcèlement ou de violences numériques. Il est gratuit, anonyme, confidentiel, et accessible 7j/7 de 9h à 23 h. 

À lire également

Découvrez tous les articles