Connaître son cerveau pour mieux apprendre

Stanislas Dehaene démontre dans son nouveau livre le plus grand talent de notre cerveau, celui d’apprendre. Des pistes passionnantes pour les enseignants, les élèves et leurs parents.

Les talents du cerveau et le défi des machines, c’est quoi ?

La révolution de l’intelligence artificielle s’inspire des mécanismes de notre cerveau. Mais nous ne sommes pas près d’être dépassés. Je ne sous- estime pas ce que les machines peuvent accomplir – souvenons-nous de la machine AlphaGo qui en 2016 a battu un champion du jeu de go –, mais certains principes d’architecture du cerveau humain vont bien au-delà de ce qui est réalisé actuellement en intelligence artificielle. Il y a encore beaucoup de propriétés du cerveau humain à découvrir, en particulier celles du cerveau du bébé, qui sont extraordinaires.

©JEAN-LUC BERTINI

Que nous disent les neurosciences sur les techniques d’apprentissage ?

Il y a beaucoup d’algorithmes d’apprentissage du cerveau que nous n’avons jamais appris à utiliser. Nous avons, par exemple, rarement appris à apprendre. Or, nous pouvons augmenter par trois la capacité de notre mémoire à long terme en espaçant les apprentissages. Huit fois un quart d’heure, sur plusieurs jours, plutôt qu’une fois deux heures. J’insiste également sur le sommeil qui, avec la nutrition, est un élément capital dans l’apprentissage. En effet, pendant le sommeil, le cerveau travaille et consolide ce qu’il a appris dans la journée. Comme les mathématiciens, les petits enfants font de grandes découvertes pendant qu’ils dorment, celle par exemple de l’infinité des nombres ! C’est la psychologie en premier qui a eu l’intuition que sommeil et mémoire étaient liés. Les neurosciences, elles, en ont ensuite apporté la démonstration scientifique en isolant le mécanisme extrêmement rapide de déchargement des neurones pendant la nuit. Mais il arrive que certaines intuitions soient fausses, comme celle de tester les élèves en toute fin d’apprentissage. Nous savons maintenant qu’il vaut mieux alterner enseignements et tests afin de pouvoir corriger ses erreurs au fur et à mesure. En classe, les élèves devraient pouvoir interrompre le cours magistral pour poser leurs questions et ainsi se tester eux-mêmes.

Les compétences des jeunes enfants sont-elles réellement extraordinaires ?

La rationalité du jeune enfant a longtemps été sous-estimée. Il est faux, par exemple, de dire que l’enfant n’a aucune compétence logique avant 7-9 ans. Même chose pour les compétences langagières. Dès les tout premiers jours, il se passe des choses phénoménales ! Il ne faut pas hésiter à parler très tôt aux enfants, avec un langage élaboré, un vocabulaire précis, et multiplier les interactions sociales. À condition qu’elles soient proposées raisonnablement, les stimulations intellectuelles, mais aussi physiques des enfants ont des effets bénéfiques sur leur cerveau.

Que peuvent retenir les parents de ces avancées neuroscientifiques ?

Il existe quatre piliers de l’apprentissage. L’attention des enfants et leur curiosité. L’engagement actif pour que l’enfant émette des hypothèses, quitte à se tromper. Le retour sur erreur. Si l’enfant se trompe, le corriger immédiatement de façon décomplexée, sans le sanctionner, mais en l’aidant à comprendre la source de son erreur. Et enfin l’automatisation, qui s’appuie sur la répétition et le sommeil. La lecture est un exemple d’automatisme complet. En CP, l’enfant déchiffre, il est dans un mode de lecture attentive, mais cela ne suffit pas. Il va falloir automatiser, ce qui lui prendra encore deux ou trois ans. Ce qui compte, c’est la quantité de lectures. Il ne faut pas tout ramener à une méthode ou à une autre. Ce que l’on sait, c’est qu’il faut enseigner la correspondance des graphèmes et des phonèmes, ce qui est écrit et ce qui est prononcé.

Que souhaitez-vous faire au sein du Conseil scientifique de l’éducation dont vous êtes le président ?

Nous nous sommes fixés cinq missions. L’évaluation. Nous avons conseillé la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) pour les évaluations en cours et les évaluations futures. L’idée est de comprendre dès le CP le profil cognitif de chaque enfant pour mieux l’aider à progresser. La formation initiale et continue des enseignants. La pédagogie et les manuels scolaires. Le handicap et l’inclusion, et enfin la métacognition, c’est-à-dire le travail sur la confiance qui est essentielle à toute forme d’apprentissage. Nos travaux, nos recherches sont au service de chaque enfant au sein d’une école qui leur propose de travailler pour progresser. Il est plus que temps de corriger ces inégalités scandaleuses dont la France a le secret et de remonter nos scores dans les classements de l’OCDE. Mais comme toute démarche scientifique, celle-ci doit se faire en toute humilité.

Propos recueillis par SYLVIE BOCQUET et BRIGITTE CANUEL

A lire

Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines,

de Stanislas Dehaene, éditions Odile Jacob, septembre 2018, 384 pages, 22,90 €.